Investir dans la lutte contre le sida, un « choix économique rationnel »

Investir massivement dans la lutte contre le sida à un moment où les progrès scientifiques permettent d’espérer venir à bout de l’épidémie est non seulement indispensable pour atteindre l’Objectif du millénaire pour le développement (OMD) sur le sida mais constitue en outre le meilleur moyen de faire des économies à moyen et long terme, ont plaidé des intervenants lors de la 5ème Conférence francophone VIH/SIDA fin mars à Casablanca, au Maroc.



Au cours des derniers mois, alors que le monde traverse une grave crise économique et financière, « on a vu émerger dans les cercles de l’aide [internationale] une série d’idées courtes et démobilisatrices sur la lutte contre le sida, [suggérant que] le sida n’est peut-être pas si grave », a dit Jean-Paul Moatti, spécialiste en économie de la santé et directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) en France, lors d’une session de la conférence.



« Nous tous [dans la lutte contre le sida] savons qu’il s’agit d’une catastrophe sanitaire sans précédent [particulièrement] sur le continent africain… Et à un moment où nous sommes à un tournant, où de nouvelles techniques de prévention et de traitement précoce [de l’infection au VIH] peuvent éradiquer l’épidémie, on risque pourtant de nous refuser [cette opportunité] », a-t-il dit.



Selon de nombreuses recherches et essais, l’utilisation d’antirétroviraux (ARV) en préventif et le démarrage précoce d’une thérapie permettent de réduire considérablement le risque de transmission du virus. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a élaboré de nouvelles recommandations de prise en charge du VIH/SIDA, qui préconisent entre autres le démarrage des ARV lorsque les CD4, qui évaluent la résistance du système immunitaire, sont encore au-dessus de 350 – contre 200 précédemment. Selon l’OMS, cela permettrait de diminuer la mortalité de 20 pour cent et d’éviter un million de nouvelles infections entre 2010 et 2015.



La mise en œuvre de ces directives a un coût : selon les projections de l’OMS, fournir des traitements à 85 pour cent des patients qui en auraient besoin – contre 40 pour cent actuellement - nécessiterait un investissement supplémentaire de 57 pour cent sur plusieurs années.



Pour Bernard Hirschel, responsable de l’Unité VIH/SIDA des hôpitaux universitaires de Genève en Suisse, « si [au moins plus des trois quarts] des patients avec un CD4 de moins de 350 sont traités, l’épidémie s’éteindra. Ce sont de petits investissements pour de grandes économies, mais il faudra au moins une décennie d’investissements avant d’en voir les résultats ». Des projections effectuées en Afrique du Sud, l’un des pays au monde les plus lourdement touchés par l’épidémie, indiquent que les coûts devraient être plus élevés jusqu’en 2022 et que les économies interviendraient à partir de 2037. 



Inquiétudes sur les financements



Au moment où les avantages du démarrage précoce d’une thérapie sont de plus en plus largement acceptés, les bailleurs de fonds internationaux parlent pourtant de réduire leurs engagements en arguant de l’impact de la crise économique et financière mondiale, ont déploré plusieurs intervenants lors de la conférence.



« Dès 2010, on attend une baisse de l’aide allouée à la lutte contre le sida de 10 à 25 pour cent dans 30 pays en développement », a dit M. Moatti. « Les programmes pour les plus vulnérables en Afrique sont justement ceux qui dépendent le plus de l’aide, or la réponse à la crise [économique et financière] passe par la limitation de ses conséquences sociales sur les populations ».



« Un ralentissement [des financements pour le] sida à cause de la crise reviendrait à annuler les résultats obtenus [ces dernières années] avant même un retour sur investissement : c’est le contraire de ce qui est rationnel sur le plan économique », a-t-il dit. « Le gel de l’accès aux traitements permettrait des économies à court terme, mais sur le moyen et long terme, c’est l’accès universel qui produit le maximum de bénéfices ».



Il a appelé à « ne faut pas céder maintenant au discours qui consiste à déshabiller Pierre pour habiller Paul ».



« Restons concentrés et montrons en quoi la lutte contre le sida contribue à faire baisser la mortalité infantile et [améliorer la santé] maternelle, deux autres OMD », a-t-il dit, plaidant pour que les Etats fassent preuve de « courage politique » pour soutenir des initiatives en matière de financements innovants et de systèmes d’assurance maladie, tout en menant le combat pour faire baisser le prix des médicaments.



« Obtenir 10 milliards de dollars [dans le cadre de la reconstitution cette année des fonds du] Fonds mondial, comme pour la période 2008-2010, valent un renoncement par rapport aux OMD », a estimé M. Moatti. « Le seul scénario raisonnable pour atteindre ces objectifs, c’est un doublement minimum [des engagements financiers] au Fonds mondial pour les trois prochaines années ».



« Il y a actuellement 34 millions de personnes vivant avec le VIH dans le monde : c’est beaucoup, mais ce n’est pas incontrôlable », a dit Christine Katlama, présidente de l’Alliance des acteurs francophones de santé contre le VIH (AFRAVIH) organisatrice de la conférence de Casablanca. « Vingt milliards de dollars, c’est ‘peu de choses’ pour [espérer venir à bout] d’une épidémie », a-t-elle dit, appelant les activistes de la lutte contre le sida à intensifier leurs actions et à ne pas baisser les bras.



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