S’attaquer à la malnutrition à grande échelle

Conscients que les interventions courtes, isolées et coûteuses ne peuvent pas résoudre le problème de la malnutrition de manière durable et à grande échelle, plusieurs agences des Nations Unies impliquées dans le domaine de la nutrition ont lancé il y a deux ans l’initiative REACH, permettant d’aborder le problème différemment à travers une approche qui privilégie la coordination et l’intégration.



La Déclaration d’engagement en matière de lutte contre la faim et la malnutrition, adoptée en décembre 2009 par les ministres et parlementaires mauritaniens lors d’une session de plaidoyer sur la nutrition, de même que la proposition de création formelle d’un Conseil national de la nutrition, ont marqué une nouvelle étape pour l’initiative REACH (« Eliminer la faim et la malnutrition parmi les enfants » en anglais) qui vise à contribuer à l’Objectif du millénaire pour le développement de réduire de moitié la proportion d’enfants souffrant d’insuffisance pondérale d’ici 2015.



« Les efforts de coordination et de plaidoyer prennent toujours du temps, mais les derniers événements montrent qu’ils aboutissent », a dit Sergio Teixeira, facilitateur régional REACH, pour qui ces décisions traduisent « une reconnaissance du rôle central de la nutrition pour le développement du pays et [de] la nécessité d’une coordination forte ».



« Ce qui était à la mode [avant REACH] c’était les plans nationaux de nutrition, mais cela demandait d’énormes ressources : pour la mise en œuvre, on butait toujours sur la question des budgets », a dit à IRIN Mohamed Moustapha Kane, chef du service nutrition au ministère de la Santé. « Beaucoup de ressources étaient investies, avec peu de résultats, donc les acteurs finissaient par se retirer sur la pointe des pieds pour aller vers des [activités à résultats plus visibles] ».



« La nutrition c’est très ingrat, on peut faire très bien pendant deux ans » mais si les efforts sont suspendus, « tout est à refaire », a dit M. Kane.



Or, a noté Abderrahmane Ould Jiddou, directeur du service de santé de base au ministère de la Santé, « la Mauritanie souffre d’un déficit structurel en termes de production alimentaire. Nous savons que le problème de la malnutrition va durer ».



Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la Mauritanie produit entre 25 et 30 pour cent de ses besoins alimentaires. Par ailleurs, selon les chiffres officiels, en période de soudure, près d’un tiers des enfants de moins de cinq ans souffrent d’insuffisance pondérale et aucune amélioration n’a été enregistrée au cours de la dernière décennie.



« Plusieurs interventions clés [en nutrition] ont déjà été mises en œuvre, mais… la faible coordination… [a pour effet] une couverture faible et discontinue [qui peut être] significativement améliorée en [quantité] et en qualité », a noté l’analyse initiale REACH.















Photo: Anne Isabelle Leclercq/IRIN
Village de Nima, dans la région de Kaédi, sud de la Mauritanie, l’une des régions les plus touchées par les problèmes de malnutrition

L’union fait la force




La nécessité d’une nouvelle approche s’est donc imposée, a expliqué Christian Skoog, représentant du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) en Mauritanie. « L’idée était [d’encourager] une coordination centrale au niveau du gouvernement, un peu comme l’approche [dans la lutte contre le] sida, qui n’existait pas au niveau de la nutrition ».



La Mauritanie et le Laos ont été sélectionnés comme les deux pays pilotes pour cette initiative dont l’une des forces, selon Mohamed Ag Bendech, en charge de la nutrition à l’UNICEF Mauritanie, « est de privilégier l’assistance technique au pays et de créer une force nationale pour mobiliser les ressources et les acteurs. [D’autre part] ce n’est pas un programme, c’est un partenariat centré sur des objectifs comme la coordination, l’identification et l’estimation réelle des priorités et des besoins, pour pouvoir porter à l’échelle un paquet d’interventions ».



Vis-à-vis des bailleurs, cette initiative, parce qu’elle n’est « pas à l’écart des autres programmes mais renforce ceux qui existent déjà », présente aussi l’avantage de « ne pas avoir besoin d’un budget qui fait peur », a noté M. Kane. Par ailleurs, son intégration au sein des structures existantes fait que « quand [l’initiative] s’arrêtera, on ne s’en apercevra même pas. Il faudra peut-être un petit lifting, mais on aura déjà l’habitude d’optimiser les ressources et il n’y aura pas de [personnels] à la rue », a-t-il dit.



Des premiers résultats probants



La phase pilote a pris fin en 2009, avec des résultats déjà visibles, ont dit les acteurs impliqués.



Pour M. Kane, « l’initiative a permis de mettre en place quelque chose qui ne dépendait d’aucun département [de l’Etat]. On a beaucoup contribué sans même s’en rendre compte, puis les départements se sont appropriés l’initiative sans s’en apercevoir ».



Elle a également permis d’apporter une réponse au problème des statistiques, a-t-il dit. « Leur manque de fiabilité empêchait d’agir. REACH a permis de dépoussiérer le système national d’informations et de faire admettre le principe et les résultats de deux enquêtes nationales annuelles de nutrition [autour de la période de soudure et après récolte] ».



L’UNICEF appuie le ministère de la Santé pour les données nutritionnelles et leur diffusion rapide, tandis que le Programme alimentaire mondial (PAM) et le Commissariat à la sécurité alimentaire sont chargés de produire des données sur la sécurité alimentaire couvrant les mêmes périodes.



Un autre résultat important, a noté M. Ag Bendech, est d’avoir mobilisé des ressources. Le MDG Fund espagnol a approuvé en 2009 un financement de 7,5 millions de dollars sur la base de l’analyse REACH pour lutter contre la faim et la malnutrition des enfants dans le sud-est du pays, particulièrement touché par ces problèmes – et ceci malgré la suspension de l’aide internationale suite au coup d’Etat perpétré en août 2008 contre le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi.



L’approche REACH, parce qu’elle s’appuie sur les instances techniques, a d’ailleurs aussi « permis de continuer à travailler pendant cette période d’instabilité politique », a noté M. Ould Jiddou.



Les défis



Si au niveau national, l’approche n’est plus remise en question et l’implication des techniciens de l’Etat est reconnue, les acteurs régionaux et locaux, institutionnels ou non, doivent encore se l’approprier, ont dit les responsables du ministère de la Santé. « Il y a une résistance au changement et une multitude d’acteurs sur le terrain, l’appropriation par ces acteurs qui vont exécuter le projet est un gage de réussite », ont-ils dit.



Pour Luca Pavone, chef du projet nutrition de la Croix-Rouge française en Mauritanie, il faut aussi « trouver des partenaires opérationnels pour que les objectifs soient atteints. REACH est le bras, il faut maintenant les derniers doigts de la main… pour vérifier si tous les objectifs recensés sont réalisables ».



« Les activités [de nutrition et sécurité alimentaire] sont très hétérogènes, certaines sont bien avancées, d’autres moins », a dit M. Ag Bendech. « L’objectif, c’est déjà que là où les interventions peuvent aller ensemble, qu’on les fasse ensemble ».



Le contexte de la malnutrition en Mauritanie, « marqué par de fortes disparités régionales » constitue en outre un défi important, ont noté les ministres et parlementaires dans leur Déclaration d’engagement.



Enfin, si les efforts fournis pour mobiliser les ressources en faveur de la nutrition ont été importants, ils sont encore malgré tout insuffisants : en 2008, seuls 40 pour cent des besoins en financement de ce secteur étaient couverts, selon les Nations Unies.



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