« Je suis vraiment fière d’être rentrée »

Sadio Mbaye avait à peine 10 ans lorsque sa famille et elle ont été chassées de Mauritanie et forcées de se réfugier au Sénégal, comme des dizaines d’autres milliers de compatriotes. Aujourd’hui rentrée dans son village de Medina Salam, dans le sud du pays, avec son mari et leurs trois enfants après près de deux décennies d’exil, elle se réintégre doucement.



« Je me souviens bien de ce jour [de 1989]. Nous étions partis avec mes parents récolter dans notre périmètre [agricole] et quand nous sommes revenus au village, des [représentants des autorités] étaient là et nous ont dit qu’il fallait partir. Ils étaient violents, ils nous ont [entassés] comme des animaux dans une voiture et nous ont amenés jusqu’au fleuve [Sénégal, qui marque la frontière entre les deux pays] pour nous forcer à traverser. Ca a frappé mon esprit parce que c’était la veille du baptême de mon frère.



« De l’autre côté du fleuve, la Croix-Rouge [sénégalaise] nous a accueillis. Nous étions partis sans même des vêtements, alors le HCR [Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés] nous a donné des vêtements et des vivres. On nous a demandé si on avait de la famille au Sénégal, on a dit que oui mais qu’on ne pouvait pas les surcharger.



« A Dagana [localité sénégalaise proche du fleuve], il y avait un Maure mauritanien qui était parti pour retourner en Mauritanie, sa maison était vide alors on s’est installés dedans. Puis le Sénégal nous a attribué un [lopin] de terre à cultiver. Nous avons vécu comme ça pendant [près de 19] ans.



« [En 2007], le HCR est venu nous parler du rapatriement volontaire. On n’arrivait pas à y croire, des [réfugiés] disaient que c’était des mensonges, mais moi je voulais rentrer par amour pour mon village. Avec mon mari et ma sœur, nous avons décidé de prendre le premier convoi [de rapatriés, en janvier 2008]. D’autres réfugiés ont dit qu’ils allaient voir d’abord comment ça se passait et qu’après ils verraient.



« On a vraiment eu du succès en revenant. Tout le monde était venu nous accueillir, les autorités, les [organisations humanitaires], la population, il y avait tellement de monde qu’on ne voyait même plus le sol de Mauritanie ! Les [représentants des autorités] nous ont accompagnés pour les formalités d’état civil, puis ils nous ont accompagné jusqu’au [village] et nous ont donné des vivres. Le HCR nous a aussi [fourni une assistance] pour nous aider à nous réinstaller.



« Dans notre village, seule une famille n’était pas partie [en 1989]. D’autres étaient rentrées ensuite [dans le cadre d’un programme gouvernemental au milieu des années 90]. Les nouveaux rapatriés se sont associés au reste de la population. Tout ce qu’on reçoit, on le partage avec la population et réciproquement. On fait partie des mêmes communautés et on n’a jamais perdu le contact [pendant les années d’exil].



« Mes trois enfants sont nés au Sénégal, le dernier n’avait même pas une semaine quand nous sommes rentrés en Mauritanie. Au début ça a été difficile pour [les deux aînés nés en 1997 et 2002] de se réintégrer, surtout la première année à l’école. Mais [le HCR] a organisé des cours [de rattrapage], maintenant ils suivent bien et ils connaissent bien les autres enfants.



« Je suis vraiment fière d’être rentrée. On s’est bien réintégré et on travaille normalement [dans l’agriculture et le maraîchage], même si on n’a pas trop d’argent et qu’on n’a pas pu retrouver nos terres. La famille de mon mari avait des terres exploitables [avant 1989] mais elle n’a pas pu les récupérer parce qu’elles étaient occupées par d’autres. Les autorités ont proposé d’attribuer d’autres terres à côté du village : ce n’était pas les mêmes, mais on a quand même accepté parce qu’on voulait vraiment résoudre ce problème ».



ail/