Ne pas perdre les acquis de la lutte contre le sida

Il y quelques années, on ne parlait pas du sida en Mauritanie, les malades se cachaient et devaient aller se faire soigner à l’extérieur. Suite au lancement de programmes financés par deux grands bailleurs internationaux, les malades ont commencé à se faire connaître et les traitements à être disponibles dans le pays, mais les acteurs de la lutte contre la pandémie craignent que la suspension de ces financements internationaux ne réduise à néant ces avancées.



Le financement VIH/SIDA de la Banque mondiale, d’un montant de 21 millions de dollars a été suspendu en août 2008 suite au coup d’Etat perpétré contre le président élu Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi. La subvention de 15 millions de dollars sur cinq ans accordée en 2006 par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, l’a été quelques mois plus tard, suite à la découverte d’importantes irrégularités de gestion.



« Au niveau du moral des patients, la suspension des financements joue énormément », a constaté le docteur Abderrahmane Ould Mouhamedoune, médecin-chef du Centre de traitement ambulatoire (CTA) de Nouakchott, la capitale, géré par l’Etat avec le soutien de la Croix-Rouge française, et qui suit plus de 2 000 patients en file active.



Le nouveau gouvernement, nommé en septembre suite aux élections présidentielles de juin, s’est engagé à régulariser la situation des financements. En attendant, seuls les quelque 1 000 patients séropositifs déjà sous traitement antirétroviral (ARV) avant la suspension continuent à bénéficier de ces médicaments, tandis que toutes les autres activités de lutte contre le sida, notamment la sensibilisation et la prévention, sont à l’arrêt.



« Psychologiquement, c’est dur », a confirmé Yahya Ould Ishak, 39 ans, l’un des plus anciens patients du CTA. « Avant, la prise en charge était totale. Maintenant, même si les ARV sont payés [pour les patients déjà sous traitement], il y a le problème des autres médicaments qui ne sont pas disponibles au CTA et qu’il faut acheter ailleurs. Et pour ceux qui ne sont pas sous ARV, le fait de savoir qu’il n’y a pas de traitement est très négatif, les gens perdent l’habitude de passer au centre. Dans les associations non plus, les gens ne passent plus parce qu’on n’a plus rien pour les aider ».



Potentiel de propagation du VIH



Les acteurs de la lutte contre le sida se disent inquiets de l’arrêt des activités, notamment de prévention : avec une prévalence d’environ 0,7 pour cent selon les statistiques officielles, la Mauritanie est encore un pays à épidémie concentrée, mais avec un potentiel d’augmentation. « C’est un pays de transit, de commerce et avec une culture [nomade] », a dit à IRIN/PlusNews le docteur Ahmed Aida, Secrétaire exécutif national par intérim du Secrétariat exécutif du Comité national de lutte contre le sida (SENLS).









« Au début, on faisait des consultations nocturnes à domicile, les médias refusaient de parler du sida... Aujourd’hui, on voit l’impact de tout ce qui a été fait »

« Il y a un phénomène de migration, des zones minières avec des jeunes travailleurs qui ont des moyens mais sont loin de leur famille. Or les connaissances des jeunes [en matière de VIH] sont dramatiques », a ajouté El Hadj Abdallahi, coordonnateur du Projet commun des Nations Unies sur le sida (ONUSIDA) en Mauritanie, qui a dit craindre une recrudescence de l’épidémie suite aux suspensions.



En termes de sensibilisation sur l’épidémie, le pays vient de loin. « Au début [de la lutte], on faisait des consultations nocturnes à domicile, les médias refusaient de parler du sida, même quand des malades voulaient le faire », a raconté à IRIN/PlusNews M. Ould Mouhamedoune du CTA, l’un des pionniers de la lutte contre le pays. « Aujourd’hui, on voit l’impact de tout ce qui a été fait : les gens commencent à utiliser les services, les patients se regroupent et font leurs propres avocats. Hier ils se cachaient pour prendre leurs médicaments, aujourd’hui ils parlent devant les caméras ».



Le nombre de personnes bénéficiant d’une thérapie antirétrovirale a presque quadruplé entre 2006 et début 2008, selon les chiffres officiels.



Depuis l’arrêt des activités, les acteurs de la lutte contre l’épidémie, y compris institutionnels, font ce qu’ils peuvent. « Nous ne pouvons que faire le suivi : enregistrer les décès, distribuer les préservatifs [fournis par le Programme des Nations Unies pour la population] », a dit Mohamed Taleb Ba, secrétaire exécutif régional du Tiris Zemmour, dans le nord-est du pays, qui, comme ses collègues des autres régions, n’a pas touché de salaire depuis plus d’un an.



Solidarité



Et pour les patients, c’est la solidarité qui prime, notamment dans les régions de cet immense pays de plus d’un million de kilomètres carrés, avec seulement trois centres de prise en charge sur tout le territoire. « Les gens se débrouillent », a dit M. Ould Mouhamedoune. « Parfois les patients nous appellent pour nous demander de mettre le traitement dans le taxi-brousse et ils le récupèrent à l’arrivée ».



« Les associations [dans les régions] s’organisent : une seule personne fait le voyage à Nouakchott pour les médicaments de tous les autres, mais le problème de la conservation des médicaments se pose », a dit M. Abdallahi d’ONUSIDA.



S’il est pour l’instant encore difficile de chiffrer l’impact des suspensions, certains signes, au niveau de la fréquentation des centres de dépistage, du nombre de femmes enceintes bénéficiant de tests, ou encore de la sensibilisation des populations, suscitent l’inquiétude. « Les gens vont moins au dépistage, c’est plus difficile de les [convaincre] d’y aller », a constaté M. Ould Ishak, qui fait de la sensibilisation avec l’association Espoir et Vie.



Selon le rapport 2008 de la Mauritanie dans le cadre du suivi de la Session spéciale de l'Assemblée générale des Nations Unies sur le VIH/SIDA, le nombre de personnes ayant effectué le dépistage du VIH a été multiplié par huit entre 2002 et 2007. « Après tout le travail de sensibilisation qui a été fait, on ne va quand même pas revenir à zéro… », a dit M. Ould Ishak. 



D'autant plus que « le gain à stopper l’infection au niveau actuel est énorme », a plaidé M. Aida, du SENLS. « Le pays a fait d’énormes progrès dans la lutte contre le sida, et c’est maintenant qu’il faut nous aider à passer du quantitatif au qualitatif. En protégeant la Mauritanie, on lutte contre le sida dans toute la région ».



ail/