La récente vague homophobe fait ses premières victimes du sida

Décès, abandon de traitement, suspension des efforts de prévention et recrudescence des comportements à risque : bien qu’encore difficiles à évaluer, les effets du récent regain de violence à l'encontre de la communauté MSM (Hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes, en anglais) sur la propagation du VIH au Sénégal commencent à se faire ressentir, ont averti plusieurs acteurs de la lutte contre le sida.



Depuis février 2008, date de la publication dans la presse locale de photos d’une cérémonie gay qui avait déclenché une véritable chasse à l’homme dans tout le pays, les actes de violences et de répression à l’encontre des membres de la communauté homosexuelle au Sénégal se sont succédés.



En janvier 2009, neuf membres de la communauté gay, parmi lesquels le responsable de l’association Aids Sénégal, ont été condamnés à huit ans de prison pour « acte impudique et contre nature et association de malfaiteurs », un mois après avoir été arrêtés dans une maison de la banlieue de Dakar, sur dénonciation anonyme du voisinage.



Pour le docteur Ibra Ndoye, secrétaire exécutif du Conseil national de lutte contre le VIH/SIDA, le CNLS, « il est encore trop tôt pour mesurer l’impact quantitatif de ces événements sur la lutte contre le VIH chez les MSM… mais si on reste muet… j’ai peur que l’épidémie ne flambe ».









« On voudrait décourager la lutte contre le VIH qu’on ne s’y prendrait pas mieux »

« Au moment de leur arrestation, [les neuf hommes] tenaient une réunion de prévention sur le VIH », a noté Fatou Kine Camara, professeur de droit à l’Université de Dakar et secrétaire général de l’association sénégalaise des femmes juristes. « Cela a été considéré comme une association de malfaiteurs. On voudrait décourager la lutte contre le VIH qu’on ne s’y prendrait pas mieux ».



Sur le terrain, cette multiplication des violences, qui a forcé des dizaines de MSM à se réfugier dans des villages isolés, voire à s’exiler à l’étranger, commence à avoir des conséquences, parfois dramatiques, notamment pour les personnes séropositives qui étaient sous antirétroviraux (ARV) et que la fuite a contraint à interrompre leur traitement.



« Un jeune homme [infecté au VIH] en est mort il y a deux mois », a dit Cheikh Ibrahima Niang, anthropologue à l’Université de Dakar et auteur de plusieurs études sur les MSM, et qui connaissait ce jeune depuis 2000. « A l’époque, il refusait d’aller à l'hôpital par crainte d’être stigmatisé. Il a récupéré. Il s’est construit. Et c’est cette même personne qui, apeurée, a pris la fuite [lors des récentes violences], sans possibilité de se procurer des ARV. Il en est mort ».



Des professionnels du corps médical, qui ont souhaité garder l’anonymat, ont reconnu que leurs patients gays hésitaient aujourd’hui à venir en consultation.





















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Retour à la clandestinité



Les neuf hommes condamnés en janvier ont été relâchés à l’issue de leur procès en appel, en avril, suscitant de vives protestations de plusieurs dizaines d'imams qui ont alors créé le Front islamique pour la défense des valeurs éthiques, un groupe qui entend lutter contre « la propagation de l’homosexualité dans la société sénégalaise », dans un pays à plus de 90 pour cent musulman.



Ces événements, ajoutés à la profanation, quelques mois plus tôt, de la tombe d’un jeune homme, par des villageois qui ne voulaient pas voir un « homosexuel » enterré dans leur localité près de Djourbel, dans le centre du pays, ont traumatisé encore un peu plus une communauté déjà fortement affectée, et qui se sent aujourd’hui abandonnée.



« On croyait pourvoir faire confiance à nos partenaires, mais on se rend compte que dès qu’il y a un problème, on est laissé à nous-mêmes », a dit le président d’une des associations sénégalaises de MSM, sous couvert de l’anonymat. « Comment voulez vous qu’on lutte [contre le sida] si c’est pour… risquer d’aller en prison à la moindre dénonciation ? On ne peut plus avoir confiance ».



Les activités de prévention ont d’ailleurs cessé depuis janvier. « On nous dit que [ces activités] vont reprendre », a dit un pair éducateur à Dakar. « Mais en attendant, on est encore plus marginalisés. Nos espoirs sont anéantis ».



Outre le retour forcé à la clandestinité et, pour les acteurs investis dans la lutte, l’incapacité d’effectuer leur travail de sensibilisation, ces événements ont privé de nombreux membres de la communauté de leur activité et donc de leurs revenus, poussant certains d’entre eux à se tourner à nouveau vers des pratiques à risque VIH.



« Je n’ai plus de travail, donc plus d’argent, alors je suis retourné sur Internet et je fréquente des amants qui me contactent... ça me fait un peu d’argent », a dit Abou* à IRIN/PlusNews. « Personne ne veut se prostituer, mais on n’a pas le choix ».









« Il ne faut pas se faire d’illusions, si cette situation perdure, l’impact sera catastrophique. C’est prouvé partout dans le monde : chaque fois que nous renforçons la stigmatisation et la violence à l’égard d’un groupe, la prévalence [du VIH] augmente »

Pour M. Niang, « il ne faut pas se faire d’illusions, si cette situation perdure, l’impact sera catastrophique. C’est prouvé partout dans le monde : chaque fois que nous renforçons la stigmatisation et la violence à l’égard d’un groupe, la prévalence [du VIH] augmente ».



Or si le taux de prévalence au VIH au sein de la population générale au Sénégal a diminué au cours des dernières années pour s’établir à 0,7 pour cent, l’un des plus bas du continent africain, les MSM affichent en revanche une prévalence de 21,8 pour cent, selon une étude menée en 2007.



Depuis 2005, le gouvernement sénégalais a reconnu la nécessité de prendre en charge ce groupe vulnérable au VIH et l'a inclus dans son programme national de lutte contre le sida. Les projets, financés notamment par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, doivent être mis en œuvre par le CNLS.



« L'expérience sénégalaise dans la lutte contre le VIH chez les MSM a été un modèle… mais la chute est dure [avec cette] montée de l’homophobie dans certaines franges de la société sénégalaise », a dit M. Niang.



Chef de la division IST (infections sexuellement transmissibles)/VIH au ministère de la Santé, le docteur Abdoulaye Sidibe Wade a préféré relativiser la portée du récent déchaînement de violence. « Nous savons d'expérience que ce genre d'événements est inhérent à la gestion des groupes vulnérables, comme les MSM », a-t-il dit à IRIN/PlusNews.



« Cela perturbe tout notre travail, mais en même temps cela nous rappelle qu’il y a une réalité sociale incontournable à laquelle nous devons nous adapter pour que progressivement les choses puissent changer ».



L'homosexualité est officiellement interdite au Sénégal et passible, selon le Code pénal, d'une peine allant d'un à cinq ans d'emprisonnement et d’une amende de 100 000 à 1,5 million francs CFA (215 à 3 220 dollars).



* Un nom d’emprunt



jv/ail