Les footballeurs se joignent à la lutte contre le VIH/SIDA

Enrico Bhana, entraîneur participant au projet Footballeurs pour la vie, anime une séance de sensibilisation à la Stars of Africa Footballers Academy.



Après un difficile entraînement sur le terrain de football, toute l’équipe des Black Aces se retrouve confinée dans une petite salle du club de football à Witbank, une ville située au nord-est de Johannesbourg, en Afrique du Sud, où une formation différente les attend.



Les hommes se reposent, les uns se balançant sur leur chaise, les autres les jambes allongées sur des chaises, mais l’air est chargé de testostérones et d’énergie refoulée – ces hommes ont en effet plus l’habitude de s’exprimer avec les pieds qu’avec la langue.



Ronny Londi, ancien membre des Orlando Pirates, une des équipes de football les plus prisées d’Afrique du Sud, anime une discussion sur ce que signifie être un homme.



« J’ai le droit de refuser si ma petite amie veut utiliser un préservatif », répond un des joueurs. « Si je respecte ma femme, elle en profite, elle pense qu’elle peut faire ce qu’elle veut », ajoute un autre membre de l’équipe.



Ce sont de telles attitudes que Ronny Londi et sept autres anciens joueurs professionnels tentent de changer par l’intermédiaire d’un projet appelé Footballeurs pour la vie, qui a été lancé en début d’année grâce à un financement de la Johns Hopkins Health and Education in South Africa (JHHESA), une ONG locale affiliée à l’école de santé publique Johns Hopkins Bloomberg, aux Etats-Unis.



En Afrique du Sud, comme dans de nombreux autres pays, les clubs de football comme les Black Aces attirent de nombreux fans, notamment de jeunes hommes. Ainsi, des joueurs talentueux se retrouvent soudainement sous les projecteurs, peu ou pas préparés et avec de relativement gros salaires en poche.



« Lorsque vous n’aviez jamais eu 1 000 rands (120 dollars américains) et que vous en gagnez tout à coup 20 000 (2 400 dollars américains), vous avez accès à des choses que vous n’aviez pas avant, comme les femmes, la drogue ou l’alcool », a déclaré M. Londi. « Ils [les joueurs] se retrouvent exposés à de nombreux risques », a-t-il poursuivi.



Selon M. Londi, plusieurs joueurs d’Afrique du Sud sont morts de maladies liées au sida, un fait peu officiellement reconnu par les clubs de football. En outre, ces derniers adressent peu de conseils aux joueurs.



Ne parvenant pas mettre en place une campagne de sensibilisation au VIH/SIDA par l’entremise du Syndicat sud-africain des joueurs de football, M. Londi s’est tourné vers Matchboxology, une entreprise spécialisée dans le marketing d’initiatives de responsabilité sociale, afin que celle-ci l’aide à concevoir et à mettre en œuvre un programme.



Dans le cadre de séances hebdomadaires qui seront offertes au cours de l’année, M. Londi et ses amis entraîneurs enseigneront aux joueurs la manière de gérer aussi bien leurs finances que leur soudain sex-appeal.


« Où que nous allions, nous avons besoin d’une petite amie, nous sommes donc fortement exposés au virus. Les filles se jettent à votre cou et tout est facile »

Claire Rademeyer, gestionnaire de projet, a expliqué que l’objectif de la campagne était d’aider les joueurs à réduire leur vulnérabilité face au VIH/SIDA et de miser sur leur rôle de modèle.



« Etant donné qu’il est très difficile de [sensibiliser les hommes aux dangers du VIH/SIDA] et que le monde du football est régi par des hommes, il est donc logique de se servir des joueurs afin d’influencer d’autres hommes », a ajouté Ronny Londi.



Un seul joueur de l’équipe des Black Aces est originaire de Witbank, les autres membres viennent de différentes régions d’Afrique du Sud, ou même de l’étranger.



Par exemple, Bafana Nhlapo, le gardien de but, a vécu dans quatre des neuf provinces de l’Afrique du Sud depuis qu’il est devenu joueur professionnel il y a huit ans. « Où que nous allions, nous avons besoin d’une petite amie, nous sommes donc fortement exposés au virus. Les filles se jettent à votre cou et tout est facile », a-t-il confié.



A l’image de nombreux joueurs, Bafana Nhlapo a des difficultés à entretenir une relation à long terme.



« J’ai versé une dot pour ma petite amie, mais elle m’a quitté, car je n’étais jamais là. Maintenant, je me concentre sur ma carrière. »



Collen Tlemo, un autre entraîneur participant au projet Footballeurs pour la vie, a précisé que la plupart des joueurs étaient célibataires et vivaient loin de leur famille.



« Ils partent s’entraîner le matin, puis ils sont libres dans la journée, ils vont donc se promener dans les centres commerciaux et rencontrent des filles », a-t-il dit.



En Afrique du Sud, près d’un adulte sur cinq vit avec le virus, ainsi, plusieurs joueurs participant au cours à Witbank pourraient être séropositifs et l’ignorer.



Un joueur a confié envisager de subir un test de dépistage, mais il ignore la manière dont il réagirait si les résultats étaient positifs. Un de ses coéquipiers a tenté de le décourager en lui lançant : « Fais en sorte d’avoir une belle vie, le reste peu importe. » Un autre, en revanche, lui a suggéré : « En voulant te faire dépister, tu prends une sage décision, tu pourras ainsi vivre plus longtemps et continuer à jouer au football. » Ainsi, à la fin de la séance, le joueur a décidé de subir un test de dépistage.



Seuls les Black Aces et un autre club se sont inscrits pour suivre gratuitement la formation. Bien que trois autres clubs devraient bientôt se joindre au programme, Claire Rademeyer a déclaré que réussir à convaincre les clubs d’accorder du temps libre aux joueurs était un véritable défi.



Ronny Londi est exaspéré qu’il n’y ait pas davantage de clubs qui suivent le programme et qui se servent de l’influence exercée par les joueurs sur les fans pour accroître la sensibilisation au VIH/SIDA.



« Nous tentons d’encourager un changement au sein de l’industrie… les joueurs de football ne peuvent plus vivre de la même façon qu’ils le faisaient il y a dix ans », a-t-il conclu.



ks/he/cd