« Si le sida m’avait effrayée, je ne serais pas debout aujourd’hui »

Jeanne Eldjima, 38 ans, a appris qu’elle était infectée au VIH quelques temps après que son mari l’eut abandonnée avec leurs sept enfants. Revenue s’installer chez ses parents à Guelendeng, à 150 kilomètres au sud de N’djamena, la capitale tchadienne, Jeanne tente de faire face aux défis que pose la prise en charge du VIH lorsque l’on vit sans moyens dans une petite ville de province.



« Nous vivions à Pala [sud-ouest du Tchad], avec mon mari et nos enfants. Trois ans avant que mon mari parte, j’ai commencé à ressentir des malaises, mais je ne savais pas ce que c’était. Nous avions des disputes avec mon mari. Quand il nous a abandonnés, je suis retournée chez mes parents à Guelendeng.



« Quand je suis arrivée à Guelendeng, la maladie avait déjà commencé à se manifester, j’étais faible. Mes parents m’ont orientée vers une association de personnes vivant avec le VIH. Je suis allée les voir et je leur ai dit que j’étais sûrement malade, mais comme je n’avais toujours pas fait le test [de dépistage du VIH], on m’a donné un peu d’argent pour aller le faire à N’djamena.



« Mon mari était souffrant [depuis plusieurs années], mais je n’ai jamais su s’il s'était fait dépister. Moi, même sans le test, j’avais fini par prendre conscience de ce que j’avais, donc j’ai juste écouté les résultats. C’est une maladie qui est arrivée comme ça, on ne peut rien faire. Si le sida m’avait effrayée, je ne serais pas debout aujourd’hui.



« [En janvier 2008], on m’a dit que je devais commencer à prendre des ARV [antirétroviraux] à N’djamena, mais ça a coïncidé avec la guerre [offensive rebelle contre le régime du président Idriss Déby]. Je n’ai pas pu avoir de rendez-vous avec le médecin, alors je suis repartie à Guelendeng, puis revenue, plusieurs fois. Ca m’a beaucoup fatiguée et je suis tombée malade. J’ai été hospitalisée pendant deux semaines à N’djamena.



« Je suis sous ARV depuis [avril 2008]. Je les prends à l’hôpital de Guelendeng [qui distribue des ARV à quelques patients de la ville], on m’en donne pour deux ou trois mois, et une semaine avant la fin de mes réserves, j’y retourne. Mais [fin mars], j’étais en rupture de traitement parce que l’hôpital a dit qu’il n’y avait plus d’ARV. On m’a dit que quand les ARV reviendraient, il faudrait sûrement les payer... alors que normalement c'est gratuit [depuis octobre 2007].



« Les patients qui peuvent vont chercher leur traitement à N’djamena, mais moi je n’ai pas les moyens. Je fais du petit commerce pour payer une petite location, mais je dois déjà me débrouiller pour manger et faire manger mes enfants. J’ai trois ordonnances [pour des infections opportunistes] que je n’ai pas pu payer. L’association [de personnes vivant avec le VIH] me soutient moralement, mais elle n’a pas de moyens pour m’aider [financièrement], il y a beaucoup de femmes veuves ou divorcées.



« Au début, certaines [personnes] ne voulaient pas manger avec moi, mais maintenant, ça va mieux. Je me sens plus forte, je n’ai plus de problèmes de stigmatisation [encore très répandue, notamment dans les zones rurales]. Ma famille sait que je suis infectée, elle me soutient [moralement]. Si les gens parlent, je m’en fiche. Le plus important, c’est de trouver un moyen pour que des petites villes comme Guelendeng aient des ARV en permanence ».



ail/