Yaya, "Quand on a déjà vu la mort, on n’a plus peur"

Yaya*, 16 ans, a combattu pendant plusieurs années dans les rangs d’une rébellion de l’est du Tchad, jusqu’à ce que son mouvement signe un accord avec le gouvernement en 2006. Aujourd’hui en formation de chauffeur-mécanicien dans le cadre d’un processus de démobilisation, il dit n’aspirer qu’à une chose : que l’Etat garantisse la sécurité et la justice dans le pays, seule condition pour qu’il ne replonge dans la violence.



« Je viens d’un petit village de la région de Guéréda [département du Dar Tama, dans l’est du pays, près de la frontière soudanaise]. Quand j’étais petit, j’étais berger et j’allais à l’école coranique.



« Je voyais les problèmes qu’il y avait entre ma communauté [Tama] et les Zaghawa [dont est issu le président tchadien Idriss Déby]. [Les Zaghawa] venaient toujours armés, ils prenaient notre bétail et nous disaient qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient parce qu’ils étaient au pouvoir.



« J’avais [environ 10 ans] quand un jour, ils sont encore venus voler du bétail. Des gens du village ont couru derrière eux, alors ils ont tué les hommes et les enfants de mon âge qui les poursuivaient. Avec 15 autres jeunes, nous avons décidé que cette fois-ci, ce n’était plus acceptable et qu’il fallait nous défendre.



« La nuit suivante, nous sommes partis pour rejoindre la rébellion [devenue en 2005 le FUC, Front uni pour le changement]. On courait la nuit, et le jour on se cachait pour échapper aux Zaghawa. Au bout de trois nuits, nous avons trouvé [les rebelles]. Nous avons commencé une formation.



« Nous n’avions pas fini la formation quand un jour, il y a eu une attaque et nous avons participé aux combats. Cinq garçons de mon village ont été tués. Jusque là, nous n’avions pas d’armes, mais nos chefs ont vu qu’on savait se battre, alors ils nous ont donné des armes et m’ont chargé de former d’autres combattants. Après, on a participé à tous les combats.



« On n’avait pas peur de se battre. On avait vu la mort dans [notre] village. Quand on a déjà vu la mort, on n’a plus peur.



« Le 13 avril 2006, il y a eu des combats près de N’djamena [la capitale], beaucoup de nos combattants ont été capturés et emprisonnés. Quelques temps après, notre chef nous a dit que si nous les laissions, ils allaient être exécutés donc il valait mieux rallier l’armée [accord de paix entre le gouvernement et le FUC signé en décembre 2006] et un jour, on les récupèrerait pour repartir. Nous avons accepté.



« Puis le chef nous a dit que comme nous étions mineurs, notre place était à l’école, pas dans l’armée [accord de démobilisation des enfants associés aux forces et groupes armés signé en mai 2007 entre le gouvernement et le Fonds des Nations Unies pour l’enfance, UNICEF]. Il y a eu beaucoup de discussions chaudes, aucun enfant ne voulait. Mais le chef a dit qu’on allait pouvoir apprendre à conduire des véhicules pour devenir des généraux ou des ministres, donc nous avons accepté.



« Au bout d’un mois, on n’a pas vu venir notre solde de combattant. Nous sommes allés voir notre chef puis les militaires pour essayer de repartir [dans l’est], mais personne n’a voulu nous aider.



« C’est comme ça que je suis rentré à l’école en septembre 2007 [via un programme de démobilisation et réinsertion]. Mais j’étais trop vieux, alors j’ai demandé à faire une formation de chauffeur mécanicien. Ca fait 18 mois maintenant que je suis au CTO [centre de transit et d’orientation, géré par l’organisation CARE, avec UNICEF]. Je fais ma formation dans la journée et le soir, je suis les cours d’alphabétisation.



« Au début, quand j’étais au centre, j’allais souvent du côté des militaires, j’avais des comptes à régler avec eux. Mais aujourd’hui, j’ai passé beaucoup de temps pour ma formation et j’ai appris beaucoup de choses, je ne veux plus les voir. Ce serait une perte de temps.



« Quand je pense à tout ce que j’ai fait pendant toutes ces années, je regrette. J’ai fait beaucoup de mal aux populations, parce que j’avais une arme et j’étais ‘chef’. Dès que je mettais ma tenue militaire, je me sentais agressif. Ca m’étonne d’être devenu si docile aujourd’hui.



« Je voudrais dire à mes jeunes frères qu’il n’y a aucun avantage à être dans l’armée quand on est un enfant. Un adulte peut [y] avoir [un avenir], mais pour un enfant, c’est seulement une perte de temps : j’ai perdu l’école coranique, le bétail, et je dois tout recommencer à zéro.



« Ma famille est toujours au village là-bas, un beau-frère m’appelle chaque semaine pour me donner des nouvelles. Mais je ne veux pas y retourner, parce que je suis sûr que si je repars, je vais retrouver l’injustice et ça va me ramener dans la rébellion. Je veux rester loin de tout ça.



« Il faut que l’Etat assure la sécurité et l’égalité dans le pays. C’est l’insécurité et l’injustice qui m’ont poussé à combattre, je devais protéger mon bétail et mes [proches]. Si on ne les avait pas tués, je n’aurais pas rejoint la rébellion. Il faut aussi enlever leurs armes aux civils. Il faut absolument la paix dans ce pays ».



* Un nom d’emprunt



ail/pt