Combattre l’impunité par l’impunité

Le Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), dirigé par le capitaine Moussa Dadis Camara, chef de la junte, a arrêté trois anciens ministres du défunt président Lansana Conté, le 23 mars, pour détournement présumé de fonds publics ; des arrestations dont la nature même démontre néanmoins, à en croire les défenseurs des droits humains, que l’impunité subsiste.



Peu avant leur arrestation, Al-Hassan Onipogui, ministre du Contrôle d’Etat nommé par Moussa Dadis Camara avait accusé Ahmed Tidiane Souaré, ancien Premier ministre, et les anciens ministres des Mines Ousmane Sylla et Louncény Nabé d’avoir détourné 5,3 millions de dollars, puisés dans les caisses de l’Etat.



L’interrogatoire s’inscrivait dans le cadre d’une procédure d’audit des fonds publics promise par Moussa Dadis Camara peu après son arrivée au pouvoir, le 23 décembre.



En 2008, l’organisme international à but non-lucratif Transparency International classait la Guinée septième pays à l’image la plus corrompue, dans son indice de corruption portant sur 180 pays.



M. Souaré a déclaré aux enquêteurs au début du mois de mars que les fonds avaient été légitimement dépensés pour couvrir les frais de l’Etat. Les trois hommes se trouvent actuellement en détention au camp militaire d’Alpha Yaya Diallo à Conakry, la capitale.



Non-respect de la procédure légale



Face à ces arrestations, la réaction de Corinne Dufka, chercheuse principale à Human Rights Watch au Sénégal, est mitigée. « La bonne nouvelle, c’est que le CNDD et Camara reconnaissent les conséquences négatives lourdes qu’ont eu la corruption et la mauvaise gouvernance sur le bien-être du peuple guinéen. Ca, c’est très important », a-t-elle déclaré à IRIN.



« Mais nous sommes inquiets de voir que, pour instaurer l’Etat de droit, Camara et le CNDD semblent saper l’Etat de droit ».



« La justice populaire, dont ceci est un exemple, ne respecte souvent pas la procédure légale, a-t-elle poursuivi. Ces personnes sont détenues dans un camp militaire, interrogées en public, entourées d’individus armés d’armes lourdes et, à ce que nous avons compris, en l’absence d’avocats. Tout ceci est contraire aux bonnes pratiques judiciaires ».



Une mesure populaire



Toutefois, malgré cette approche discutable, les Guinéens avec lesquels IRIN s’est entretenu se sont déclarés satisfaits du résultat. « Même si je n’aime pas la façon dont ces arrestations sont menées, je soutiens la décision du CNDD d’arrêter ces anciens ministres », a déclaré à IRIN Diarouga Baldé, un homme d’affaires de Conakry.



« J’applaudis au courage du président de la République [Moussa Dadis Camara], qui a osé rompre radicalement avec l’ancien régime », a déclaré l’homme d’affaires. « Ces mesures devraient maintenant s’appliquer à tous ceux qui ont mal dirigé notre pays ».



Bah Amadou, étudiant à l’université, a quant à lui expliqué à IRIN que la soif de changement des Guinéens les inciterait à continuer de soutenir le CNDD, malgré ses méthodes maladroites.



« Je suis favorable à ces arrestations : ces individus [les anciens ministres] doivent accepter leur sort parce que sous le régime de Conté, ils n’ont pas respecté notre pays. Si nous voulons apporter un vrai changement en matière de gouvernance dans ce pays, nous devons faire en sorte qu’ils aient tous à rendre compte de leurs actes ».



Mme Dufka de HRW se réjouit également de voir que le CNDD cherche à comprendre pourquoi la plupart des Guinéens n’ont guère profité de l’exploitation des richesses minérales guinéennes.



En effet, bien que le pays renferme un tiers des réserves de bauxite du monde, la majorité des habitants vivent dans la pauvreté : la Guinée occupait la 160e place sur 177 au dernier indice publié par les Nations Unies sur les conditions de vie dans le monde.



Sur la touche



Mme Dufka a expliqué à IRIN qu’en vertu de la Constitution, le ministère de la Justice et la police étaient responsables de procéder à ce type d’enquêtes et d’arrestations.



« Les problèmes de la Guinée sont clairement sous-tendus par une crise de l’impunité. Si, d’un côté, il est bon de demander des comptes à des personnalités autrefois intouchables, la nature inégale de ces enquêtes, menées sur fond de violations commises en permanence par tous les acteurs, montre bien que l’impunité reste un problème grave dans le pays ».



« Il est tout aussi important de faire face à cette impunité que de faire pression pour que des élections démocratiques soient organisées en 2009, ce que font actuellement les gouvernements étrangers et les ?organismes? multilatéraux », a noté Mme Dufka.



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