Une utilisation du préservatif très faible dans la région la plus vulnérable

La nuit, le parc Imbi, dans la ville indonésienne de Jayapura, s’emplit d’une énergie furtive et douteuse : c’est ici, derrière une statue à l’effigie du général Douglas MacArthur, héros américain de la Seconde Guerre mondiale, que les habitants viennent acheter du sexe.



De petits groupes de professionnelles du sexe sont assis et attendent parmi les « Ojek », les chauffeurs de mototaxis (le moyen le plus économique de se déplacer en Indonésie. Ces travailleuses de la rue sont les derniers barreaux de l’échelle de l’industrie du sexe sur l’île mélanésienne de la Papouasie, la province située le plus à l’est du pays.



Certaines professionnelles du sexe sont extrêmement jeunes. Par exemple, Marcella, une jeune fille de 14 ans, a confié à IRIN/PlusNews, qu’elle avait fait ses débuts au parc Imbi dès l’âge de 10 ans. Son père, un soldat en poste dans une province voisine de Papouasie occidentale, s’est remarié à la mort de sa femme.



Marcella, qui ne s’entendait pas avec sa belle-mère, a fui de chez elle. Elle connaît six autres jeunes avec une situation familiale semblable à la sienne qui vendent aussi leur corps.



Marcella partage une chambre avec trois autres femmes : toutes les trois sont divorcées, et deux d’entre elles ont des enfants à élever.



N’ayant pas fait d’études dans une région où les possibilités d’emploi sont minces, la prostitution est l’une des rares options qui s’offrent à elles.



« Ce n’est pas un bon choix, mais il n’y a pas d’autre choix », a déploré Vanda Kirihio, directeur de Yayasan Harapan Ibu, une ONG travaillant avec des professionnelles du sexe à Jayapura. « Elles ne pensent pas à l’avenir, elles pensent seulement à leur survie », a-t-il ajouté.



Presque la totalité des professionnelles du sexe auxquelles IRIN/PlusNews s’est adressé au parc Imbi avaient des préservatifs. A l’image de la majorité de leurs clients, elles connaissaient les dangers du VIH, mais elles ont toutes reconnu qu’elles avaient des rapports sexuels non protégés si le client se montrait insistant.



« Les hommes ont un gros ego, ils veulent se voir forts et machos, par conséquent, ils ne veulent pas utiliser de préservatif », a expliqué Vanda Kirihio. « Ils disent qu’ils n’ont pas peur et, infection ou pas, ils mourront un jour de toute façon. »



L’utilisation du préservatif est extrêmement faible dans les provinces de Papousie et de Papouasie occidentale, connues également sous le nom de Tanah Papua (la terre de Papouasie).



Selon les résultats d’une étude sur le comportement menée en 2006, 2,8 pour cent des personnes interrogées seulement avaient utilisé un préservatif lors de leur dernier rapport sexuel. Lorsque les personnes payaient pour avoir des relations sexuelles, l’utilisation du préservatif était légèrement supérieure à 14 pour cent.









« ...Les hommes ont un gros ego, ils veulent se voir forts et machos, par conséquent, ils ne veulent pas utiliser de préservatif. Ils disent qu’ils n’ont pas peur et, infection ou pas, ils mourront un jour de toute façon... »

Tanah Papua affiche un taux de prévalence du VIH de 2,4 pour cent, chez les personnes âgées entre 15 et 49 ans, soit le taux le plus élevé du pays. Il est difficile d’accéder aux régions des basses-terres et des hautes terres, et par conséquent, les services de santé et de sensibilisation y sont limités.



Cependant, rien ne retient les personnes à la recherche d’un emploi saisonnier ou de commerce, qui connaissent les chemins sillonnant les forêts denses. C’est la raison pour laquelle le virus a réussi à pénétrer jusqu’à certaines régions les plus reculées de l’île.



Avoir des partenaires sexuels multiples est un fait courant en Tanah Papua, la consommation d’alcool et la violence sexuelle sont élevées, plus d’un tiers des Papous ne sont jamais allés l’école, la circoncision masculine est une pratique peu commune, contrairement au reste de l’Indonésie, et les langues et les cultures sont multiples (près de 250). De tels facteurs compliquent les campagnes de sensibilisation.



A l’abri de la statue de MacArthur, qui regarde vers la mer, en direction des Philippines, les travailleuses du sexe papoues peinent à joindre les deux bouts parmi les Mélanésiens locaux et les travailleurs émigrés venus du reste de l’Indonésie, que le gouvernement a établis ici dans les années 70 et 80, en réponse à un mouvement séparatiste opposé au contrôle indonésien.



Des IST haut de gamme



A l’échelon le plus élevé de l’industrie du sexe se trouvent les bars de karaoké et les maisons closes comme celle d’Asiefa, située à 20 minutes de Jayapura, sur les rives du lac Sentani.



Avec ses cheveux colorés noir de jais, son vieil âge, son pantalon remonté au-dessus de la taille et sa bague qui brille sur son doigt rose, Hassan Haryanto a tout d’un tenancier de maison close. Il a invité un journaliste d’IRN/PlusNews dans son bureau, afin de lui montrer une déclaration, signée notamment par le chef de police, qui stipule que l’établissement s’est engagé à ne proposer que des rapports sexuels protégés.



« Nous pouvons expulser les clients qui refusent d’utiliser un préservatif », a-t-il fermement déclaré. Cependant, cet engagement est défaillant à en juger le nombre d’infections sexuellement transmissibles (IST) traitées dans la clinique de la maison close.



En effet, en octobre 2008, la clinique, soutenue par l’ONG internationale Family Health International (FHI), a traité 328 cas d’IST.



« Les résultats des examens indiquent qu’elles ont contracté des IST, en conséquence, si elles disent qu’elles utilisent toujours des préservatifs avec leurs clients, cela est impossible », a souligné Hesti Purikasari, le docteur de la clinique.



Les résultats du dépistage volontaire du VIH de 300 femmes qui travaillaient dans l’établissement en 2006 ont indiqué que 22 d’entre elles étaient séropositives. Depuis, trois ont succombé à la maladie, mais les autres continueraient de travailler, selon le docteur Purikasari.



En outre, elle ignorait si les femmes séropositives recevaient des médicaments antirétroviraux (ARV), car la prescription de traitement et la prise en charge des patientes revenaient à un hôpital de la ville.



Aucune des travailleuses du sexe d’Asiefa n’est papoue; la plupart d’entre elles sont originaires de Java, l’île indonésienne la plus peuplée. Elles sont arrivées à Asiefa, attirées par l’argent des soldats et des fonctionnaires, les principaux clients de l’établissement.



Trois femmes se sont adressées à IRIN/PlusNews, un après-midi, avant que les affaires ne reprennent, et ont indiqué que les nombreux mois qu’elles avaient passés à Asiefa étaient rentables.



Malgré les retenues mensuelles pour l’eau et l’électricité, le pot-de-vin versé à un homme qui leur assure une « sécurité », et des frais alloués à Hassan Haryanto, elles ont confié gagner de l’argent qu’elles envoient à leurs parents qui s’occupent de leurs enfants.



De plus, elles ont déclaré avoir connaissance du VIH. Toutefois, quelques questions impromptues ont révélé qu’elles pensaient toutes que le virus pouvait se transmettre par un baiser, et l’une d’entre elles croyait que l’on pouvait contracter la maladie en s’asseyant sur la lunette des toilettes. Bien qu’elles aient toutes maintenu utiliser des préservatifs avec leurs clients, aucune n’a de rapports protégés avec son petit ami.



« Nous aimons nos petits amis et leur faisons confiance. Ils ne veulent pas utiliser de préservatifs », a dit Dika, blottie dans son lit avec deux collègues.



Selon Gus Sutakertya, responsable de FHI à Tanah Papua, il est urgent que de nombreuses mesures soient prises à tous les niveaux de la société.



« Les programmes VIH/SIDA ne sont pas assez nombreux; le gouvernement et les leaders cultures ne parlent pas du sida », a-t-il insisté.



« Je suis très inquiet, si nous ne faisons pas quelque chose aujourd’hui, l’avenir sera morose pour la Papouasie et l’Indonésie entière », a-t-il regretté.



oa/he