Les bailleurs de fonds donnent la priorité au sida

Bien qu’il soit le seul hôpital public de la région sud-est d’ Haïti et qu’il accueille plus de 500 000 patients, l’hôpital St Michel situé dans la ville côtière de Jacmel ne dispose que d’une ambulance et son appareil de radiographie n’est plus fonctionnel. En outre, l’établissement n’a pas de directeur médical, manque de personnel infirmier et a été privé d’électricité pendant des mois lorsque le générateur est tombé en panne.



Seule une partie de l’hôpital, la clinique qui traite les patients infectés au VIH, dispose de suffisamment d’effectifs et de matériel. La clinique peut même se vanter d’être équipée d’un système informatisé de gestion des dossiers. Enfin, contrairement aux autres services proposés dans l’établissement, tous les soins prodigués dans la clinique sont gratuits.



Ce flagrant déséquilibre résulte des fonds que débloquent les bailleurs internationaux afin de financer spécifiquement les programmes VIH/SIDA, dans un contexte où le secteur de la santé publique manque fortement de ressources.



« Nous voyons tous les jours des patients souffrant d’autres maladies, mais comme ils ne sont pas atteints du VIH, nous ne pouvons les aider », a déploré Margarette Vernet, l’administratrice de l’hôpital. « Ils accordent tellement d’argent au sida, qu’ils ignorent les autres problèmes, comme la mortalité maternelle ».



Selon le Fonds des Nations Unies pour l’enfance, UNICEF, Haïti affiche les taux les plus élevés de l'hémisphère occidental pour la mortalité infantile et maternelle. Le VIH/SIDA fait certes de nombreuses victimes, mais le paludisme, la tuberculose, la diarrhée et les infections respiratoires font également figure de principales causes de décès sur l’île.



Un débat international s’est développé au cours des 12 derniers mois afin de savoir si les importantes sommes débloquées par les donateurs afin de financer les programmes VIH/SIDA ont renforcé, ou au contraire fragilisé, les systèmes de santé nationaux.



Un rapport rédigé par le Centre for Global Development basé à Washington, publié au mois d’août, a conclu que l’argent des donateurs a effectivement pu fragiliser les systèmes de santé dans les trois pays couverts par l’étude, soit l’Ouganda, la Zambie et le Mozambique, en créant des systèmes spécifiques au sida qui sont en compétition avec les systèmes de santé pour les travailleurs de la santé, qui accablent le personnel de santé avec des tâches administratives supplémentaires et qui surmènent des infrastructures inadaptées.



En Haïti, les efforts de lutte contre le VIH/SIDA dépendent de l’aide des bailleurs internationaux depuis le début des années 1980, lorsque le Centre américain pour le contrôle et la prévention des infections (CDC en anglais) a financé un organisme de recherche local, le GHESKIO (Groupe haïtien d’étude du sarcome de Kaposi et des infections opportunistes), afin d’étudier les raisons pour lesquelles de si nombreux Haïtiens mourraient du sarcome de Kaposi, un type de cancer répandu chez les personnes porteuses du VIH.



Ensuite, le GHESKIO fut la première organisation à offrir des services VIH/SIDA sur l’île et en 2000, le ministère de la Santé lui a demandé d’appliquer ses modèles de prévention, de traitement et de soins à l’échelle nationale.



Mais ce n’est que lorsque le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, puis le Plan d’urgence du président américain pour la lutte contre le sida (PEPFAR) sont entrés en scène que les établissements soutenus par le GHESKIO, tel que l’hôpital St Michel, ont pu commencer à proposer des traitements antirétroviraux (ARV) et de nombreux services liés à la lutte contre le VIH.



A l’heure actuelle, les dons versés par le Fonds mondial et le PEPFAR financent les traitements ARV de quelque 18 000 Haïtiens, ainsi que les tests de dépistage du VIH, les équipements médicaux et les salaires du personnel de santé.



Le docteur Reynold Grand Pierre, qui coordonne l’élargissement des efforts du GHESKIO, a indiqué que les donateurs, comme le PEPFAR, tentent de veiller à ce que le système de santé plus large tire profit des financements, en s’assurant, par exemple, que les hôpitaux ont accès à l’électricité et à l’eau courante.



Toutefois, le gestionnaire de la clinique VIH/SIDA à l’hôpital St Michel, le docteur Michel Bertrand, a indiqué qu’il ne pouvait allouer des portions du budget de sa clinique financé par le PEPFAR uniquement aux autres services de l’hôpital qui proposaient des services liés au VIH.



Par exemple, le personnel médical des services pédiatriques et de maternité perçoit des suppléments de salaire, car il offre des services de prévention de la transmission du virus de la mère à l’enfant, mais « nous ne pouvons payer tout le monde », a-t-il déclaré.



L’hôpital ne disposant pas de directeur médical, un problème de leadership se pose et le personnel a parfois dû attendre cinq mois avant de recevoir un salaire. « Le seul service qui fonctionne correctement dans l’hôpital est ce programme », a souligné M. Bertrand.



Gaston Deslouches, responsable de la santé dans le sud-est de l’île, a reconnu que certains services de l’hôpital n’étaient pas aussi bien entretenus que la clinique VIH/SIDA.



« La lutte contre le VIH est un programme prioritaire; vous ne pouvez pas donner la priorité à toutes les maladies. Ce n’est pas une question de choix, mais lorsqu’il s’agit d’une population très pauvre et vulnérable, ce n’est pas un mauvais choix », a-t-il rappelé à IRIN/PlusNews. « Mais il faut que ce programme soit mieux intégré au reste du système de santé. »



Un secteur de la santé publique malade



En Haïti, les établissements de santé publics manquent de ressources, sont mal répartis sur le territoire et moins nombreux que les services privés. En théorie, les secteurs public et privé sont gérés par le ministère de la Santé, mais le docteur Reynold Grand Pierre a expliqué qu’en réalité, il n’existait que peu de supervision ou de coordination.



Les habitants des régions rurales sont souvent contraints de parcourir de longues distances, afin de se rendre jusqu’aux centres de santé. Les patients séropositifs reçoivent une petite subvention pour financer leur déplacement lorsqu’ils vont chercher leur traitement dans les cliniques financées par le GHESKIO.



En revanche, les autres malades n’ont souvent pas les moyens de s’acquitter des frais de transport public, qui s’ajoutent aux frais hospitaliers.



« Les gens que nous servons sont très pauvres », a insisté Mme Vernet. « La plupart du temps, ils n’ont pas du tout d’argent pour payer nos services, nous devons quand même essayer de les voir et de leur donner leur traitement. »



La longue histoire d’instabilité politique en Haïti a laissé en héritage un gouvernement faible qui n’est pas en mesure de faire face à l’insécurité et au marasme socio-économique – des problèmes qui paraissent insurmontables. En outre, le gouvernement semble encore moins pouvoir restructurer le secteur de la santé publique.



De plus, le gouvernement n’envisage pas de s’affranchir de l’aide des donateurs, afin de financer ses programmes de lutte contre le VIH/SIDA, ce qui constitue une erreur aux yeux de M. Bertrand. « Vous ne pouvez tout le temps recevoir des fonds d’une source externe, car le jour où [cette source] décide de se retirer, les patients se retrouvent confrontés à des risques… les patients qui suivent un traitement ARV ont besoin de garantie ».



Bien que selon les derniers chiffres avancés par le Programme commun des Nations Unies sur le sida, ONUSIDA, le taux de prévalence du VIH soit passé de 5,9 pour cent chez les femmes enceintes reçues dans les cliniques prénatales en 1996, à 2,2 pour cent au sein de la population adulte, M. Grand Pierre a estimé qu’environ 22 000 personnes avaient encore besoin d’un traitement ARV.



Il est difficile d’identifier ces personnes, notamment celles qui habitent dans les régions isolées où il y a peu d’établissements de santé, mais le programme de lutte contre le VIH/SIDA est aussi confronté par d’autres défis.



« Nous ignorons le niveau de résistance aux ARV de première ligne », a-t-il indiqué. En outre, le contrôle de la charge virale, qui constitue l’unique moyen fiable de déceler l’échec d’un traitement en raison d’une résistance médicamenteuse, est considéré trop onéreux pour être effectué régulièrement, a-t-il poursuivi.



Compte tenu du nombre de patients qui n’observent pas leur traitement (selon les résultats d’une étude récente, ils seraient environ 15 pour cent sur une période de quatre ans), M. Grand Pierre pense qu’un nombre plus important de patients ont besoin de médicaments de deuxième génération plus onéreux. A l’heure actuelle, seulement quatre pour cent des patients séropositifs ont accès à un traitement de deuxième ligne.



« La viabilité des financements des donateurs est une question cruciale pour les personnes vivant avec le VIH », a-t-il noté. « Dans le budget de la santé, il n’est pas question des ARV… le temps est venu pour les ministres d’élaborer un plan ».



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