Pas de toilettes pour la plupart des Monroviens

Etant donné que seul un Libérien sur 25 a accès à des toilettes, la plupart d’entre eux se soulagent dans la brousse ou sur la plage la plus proche, se livrant involontairement à ce que le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) qualifie de « pratique sanitaire la plus risquée ».



Les 3,5 millions d’habitants que compte le Liberia se partagent à peine 19 690 toilettes, selon une évaluation du secteur de l’eau et de l’assainissement réalisée par le gouvernement en octobre 2008, et moins d’un Libérien sur trois a accès à l’eau potable, d’après Hun-Bu Tulay, directeur de la Corporation libérienne des eaux et des égouts.



« La défécation en plein air compte parmi les pratiques sanitaires les plus dangereuses », a estimé Chris Cormency, conseiller régional en eau et assainissement à l’UNICEF. « En gros, les matières porteuses de maladies sont partagées avec les voisins et l’ensemble de la communauté, ce qui laisse le champ libre à de nombreux vecteurs de contamination, étant donné que les excréments ne sont pas isolés ».



L’insuffisance des infrastructures hydrauliques et sanitaires explique en partie un taux de mortalité infantile élevé, lié au paludisme et à la diarrhée, qui tuent respectivement 42 pour cent et 22 pour cent des enfants libériens de moins de cinq ans, selon les organisations non-gouvernementales (ONG) membres du consortium sur l’eau et l’assainissement (WASH) au Liberia.



Les ONG aident le gouvernement à renforcer le réseau hydraulique et sanitaire du pays et plaident auprès des bailleurs en faveur de subventions plus importantes. Un grand nombre d’autres pays d’Afrique de l’Ouest ont eux aussi des systèmes hydrauliques et sanitaires insuffisants.



À en croire l’UNICEF et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), si la tendance se maintient, pas un seul pays de la région ne parviendra à atteindre l’Objectif du millénaire pour le développement (OMD) défini dans le domaine de l’eau et de l’assainissement et qui consisterait à réduire de moitié le nombre d’habitants n’ayant pas accès à l’eau potable et aux systèmes d’assainissement les plus essentiels, d’ici à 2015. Dans l’espoir de souligner la nécessité d’améliorer les toilettes du monde, la World Toilet Organization a créé la Journée mondiale des toilettes, le 19 novembre.



Une démographie urbaine galopante



Si les installations hydrauliques et sanitaires des régions rurales laissent généralement plus à désirer que celles des zones urbaines en Afrique de l’Ouest, en raison, notamment, des schémas de dépenses publiques et d’un taux de pauvreté relativement plus élevé, les « installations sanitaires catastrophiques » de Monrovia, la capitale, font exception à la règle, selon Muyatwa Sitali, responsable du plaidoyer auprès du consortium WASH.



La surconstruction, le fait que les propriétaires ne sont pas tenus de fournir des toilettes fonctionnelles, et la quasi-absence de planification urbaine se sont conjugués pour créer des conditions sanitaires mortelles dans la capitale, selon M. Sitali.



La population de Monrovia a presque triplé depuis la fin de la guerre, en 2003, mettant à rude épreuve le réseau de canalisations vétuste de la ville. « La plupart de nos canalisations et autres installations sont obsolètes et doivent être modernisées pour améliorer la distribution de l’eau », a affirmé M. Tulay, de la Corporation des eaux et des égouts.



Mais bon nombre d’installations ont été pillées pendant la guerre. À West Point, un quartier de Monrovia, pas moins de 70 000 personnes se partagent 32 toilettes publiques, où seuls quatre cabinets fonctionnent. « Et ça, c’est une des zones les mieux gérées de la capitale en termes d’eau et d’assainissement », a indiqué M. Sitali. 



Pas les moyens de tirer la chasse



Parce que ces infrastructures sont décrépites, les usagers peuvent être obligés d’utiliser jusque 16 litres d’eau chaque fois qu’ils tirent la chasse d’eau, selon Florence Nimely, fonctionnaire, qui vit dans le centre-ville.














Photo: Tugela Ridley/IRIN
Les eaux d'un effluent, chargées de déchets, se déversent dans la mer, entre les WC en tôle ondulée de West Point

« À 25 centimes de dollar les quatre litres, certains doivent choisir entre tirer la chasse d’eau et avoir les moyens de s’acheter de la nourriture à la fin de la journée », a indiqué Mme Nimely. Au Liberia, les revenus par habitant s’élevaient à 40 centimes de dollar par jour en 2007, selon la Banque mondiale. Or, la plupart des Libériens sont contraints d’acheter toute leur eau (pour la consommation ou d’autres utilisations) à des commerçants ambulants, à des prix gonflés.



« Quand certains de mes voisins défèquent, ils n’ont pas assez d’eau pour tirer la chasse, alors il leur arrive parfois de jeter leurs excréments un peu partout, nous exposant tous à des risques sanitaires », a indiqué à IRIN Samuel Tweh, commerçant à Monrovia. Sans eau courante régulière, les déchets évacués dans le système refoulent souvent, et les eaux usées remontent dans les bouches d’égout et se déversent dans les rues, selon les habitants; ceux-ci avaient d’ailleurs déclaré, au cours d’une série d’évaluations entreprises en 2008 par l’ONG Water Aid, que l’assainissement était leur principale priorité en matière de développement. 



Les efforts nationaux et internationaux



Face à cette situation, le gouvernement n’est pas resté les bras croisés, a expliqué M. Tulay à IRIN, ajoutant que depuis l’arrivée au pouvoir de la présidente Ellen Johnson-Sirleaf en, l’approvisionnement en eau était plus régulier. Mais il reste beaucoup à faire. À l’heure actuelle, en effet, seule une station de traitement des eaux sur neuf fonctionne, dans l’ensemble du pays.



« Si nous parvenons à faire réhabiliter entièrement nos installations de telle sorte que les neuf stations fonctionnent, la majeure partie de l’intérieur du Liberia aura accès à l’eau potable », selon M. Tulay.



Pour moderniser le réseau hydraulique et sanitaire national, le gouvernement a besoin de 143 millions de dollars, selon la dernière stratégie de réduction de la pauvreté, publiée à l’occasion d’une conférence des bailleurs de fonds en faveur du Liberia, en avril 2008 à Bonn, en Allemagne, mais en mai 2008, les bailleurs ne s’étaient engagés à verser que 57,5 millions de dollars. « Le gouvernement fait du mieux qu’il peut, mais ses ressources restent bien en deçà de la somme nécessaire », a déclaré à IRIN M. Sitali, du consortium WASH.



« Les interventions dans le domaine de l’eau et de l’assainissement devraient être tout aussi prioritaires que la réalisation des objectifs sanitaires, éducatifs et autres objectifs de développement. Cette “urgence en termes de développement” n’est pas prise en compte par la communauté internationale ».



Le gouvernement libérien a récemment lancé son programme 2008-2011 de gestion sanitaire, qui vise à assurer un approvisionnement en eau salubre à la moitié des habitants de Monrovia d’ici à 2011, et à améliorer l’accès [à l’eau salubre] dans les 15 régions du pays.



Oxfam GB, Concern, Tearfund, Action contre la faim et Solidarité, membres du consortium WASH, prévoient d’aider le gouvernement à atteindre ses objectifs, grâce aux subventions accordées par le Département britannique d’aide au développement international (DFID), ECHO, la branche humanitaire de l’Union européenne, et Irish Aid. L’UNICEF et la Banque africaine de développement y participent également.



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