Le stress post-traumatique, un trouble courant dans le nord

Les nuits sans sommeil, les flash-back et les hallucinations sont aujourd’hui la norme pour Michael Ocira, ancien soldat de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), mouvement rebelle ougandais qui mène une guerre civile dans le nord du pays depuis plus de 20 ans.

« Quand j’imagine les jours [que j’ai passés] dans la brousse, je perds la raison et l’esprit, et on me dit, ensuite, que j’ai été violent, que j’ai attrapé tout ce que je pouvais trouver [pour] frapper quiconque se trouvait à côté de moi », a déclaré M. Ocira à IRIN, le 22 octobre dans la ville de Gulu, une des zones les plus touchées par les opérations de la LRA.

M. Ocira a expliqué qu’il souffrait souvent de terribles maux de tête et qu’il se sentait extrêmement fatigué chaque fois qu’il avait un flash-back de l’époque où il combattait dans les rangs de la LRA.

« Le seul moyen de m’en sortir, c’est de boire beaucoup d’alcool pour faire une pause dans ma tête », a-t-il confié.

M. Ocira fait partie des centaines d’habitants de la région et de rapatriés atteints d’affections liées à des traumatismes dans de nombreuses régions du nord de l’Ouganda ; selon les autorités sanitaires, les maladies mentales sont désormais courantes dans le nord, en raison de la guerre.

Le cas de M. Ocira vient étayer un ensemble de preuves, de plus en plus nombreuses, que l’abus d’alcool et l’usage de stupéfiants sont de plus en plus répandus chez les anciennes victimes d’enlèvement de la LRA et les personnes déplacées, dont bon nombre tentent de lutter ainsi contre le traumatisme de la guerre et des déplacements qui se sont ensuivis.

Selon les experts de la santé, le problème est surtout répandu chez les personnes qui souffrent de trouble du stress post-traumatique (PTSD), et l’usage de stupéfiants et l’abus d’alcool sont très courants dans la région.

Une tendance préoccupante

À la suite d’une accalmie de deux ans, de nombreux déplacés ont quitté les camps sordides où ils séjournaient pour retourner dans leurs villages ou dans des sites de transit.

Tandis qu’ils commencent à reconstruire leurs vies, et que les organismes d’aide au développement se lancent dans des travaux de réhabilitation, les psychiatres et les études [menées au sein des populations] révèlent que les maladies mentales provoquées par la guerre ont eu des conséquences néfastes sur la réinsertion des habitants et les relations au sein des communautés.

Selon Benjamin Alipanga, psychologue clinicien au département de psychotraumatologie de l’université de Gulu, le degré de traumatisme et de maladies mentales dans la région est inquiétant, et un grand nombre d’habitants souffrent de PTSD, de dépression et autres affections.


Photo: Vincent Mayanja/IRIN
En attente de soins médicaux, dans le nord-est de l'Ouganda

« L’ampleur du problème est extrêmement grave dans le nord de l’Ouganda, mais nous n’avons pas assez de psychiatres pour aider les personnes qui souffrent de traumatismes », a déploré M. Alipanga. « Nous n’avons que trois psychiatres pour l’ensemble de la région nord, touchée par la guerre, soit environ deux millions d’habitants ».

Selon M. Alipanga, d’autres événements traumatiques se produisent aussi fréquemment au cours du conflit : les populations sont victimes de viols, d’enlèvements, de meurtres violents et de torture physique, et se trouvent contraintes de vivre dans des camps de déplacés, dans des conditions dangereuses.

« Même les personnes qui n’ont pas été directement touchées par la guerre souffrent de stress secondaire, étant donné qu’elles interagissent avec des gens qui souffrent de traumatismes graves », a indiqué M. Alipanga.

Les psychiatres et les organisations humanitaires qui offrent un soutien psychosocial aux populations de la région ont exprimé des préoccupations quant à la recrudescence des maladies mentales dans la région.

Étude

Selon les informations obtenues auprès de VIVO, une organisation sise en Allemagne, qui prodigue des traitements aux déplacés traumatisés et aux anciens rebelles de la LRA dans les régions de Gulu, Kitgum et Amuru, le taux de trouble de stress post-traumatique chez les PDIP dans ces trois régions est de 48 pour cent, le taux de dépression, de 24 pour cent et 24,8 pour cent des déplacés desdites régions présentent des tendances suicidaires.

Selon Elisabeth Schauer, directrice de VIVO, l’organisme a mené une enquête auprès de 1 140 personnes âgées de 12 à 25 ans, et d’après les conclusions de cette étude, les maladies mentales telles que le PTSD et la dépression sont extrêmement courantes au sein de la communauté.


Photo: Tiggy Ridley/IRIN
Une survivante de la LRA

Les populations souffrent davantage de traumatismes lorsqu’elles rentrent dans leurs villages : leurs régions d’origine leur remémorent des souvenirs de la guerre, a expliqué Mme Schauer.

« Les villages dans lesquels retournent ces déplacés sont les endroits où un certain nombre de personnes ont assisté à des meurtres violents, où elles ont vu enlever les membres de leur famille ou ont [elles-mêmes] été enlevées, et d’autres être forcés à tuer ou torturés », a-t-elle poursuivi. « Cela explique pourquoi le retour des PDIP dans leurs villages est lent, parce que ceux-ci ont peur de se rendre là où ils ont vécu certains événements douloureux ».

Selon la directrice de VIVO, le PTSD et la dépression risquent d’alimenter le cycle des violences et d’entraver le relèvement de la région.

Hausse de la criminalité

Selon les autorités locales, il est également de plus en plus fréquent de voir d’anciennes victimes d’enlèvement traumatisées ainsi qu’un certain nombre de personnes touchées par la guerre se livrer à des actes criminels, et certaines se retrouvent en prison pour homicide ou pour d’autres crimes.

« Nous recevons un certain nombre de personnes qui ont tenté d’attenter à leurs jours ou qui consomment des stupéfiants dans les villes et les villages de la région », a déclaré à IRIN Johnson Kilama, porte-parole des forces de police du nord de l’Ouganda, ajoutant que la violence domestique, les incendies criminels et les agressions étaient également en hausse.

La police a découvert que certains déplacés cultivaient de la marijuana ou inhalaient des substances, notamment de l’essence ou de la colle, pour soulager leur stress mental, a-t-il expliqué.

La prise de conscience croissante de ce problème a permis de souligner la nécessité d’assurer un accès aux traitements et d’évaluer si les personnes atteintes de maladies mentales recevaient une aide adéquate dans le nord de l’Ouganda.

D’après le docteur James Okello du service de psychiatrie de l’hôpital de Gulu, les troubles mentaux sont un des principaux facteurs de non-adhésion aux programmes sanitaires.

« Nous avons besoin de moyens scientifiques, bénéfiques, traditionnels et religieux pour traiter les problèmes mentaux qui affectent les populations de la région », a-t-il souligné.

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