Le trafic de drogue « potentiellement plus dangereux qu’en Guinée-Bissau »

La Guinée est devenue une plaque tournante du trafic de drogue, qui y est potentiellement plus dangereux qu’en Guinée-Bissau, à en croire Antonio Mazzitelli, représentant régional de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC).

« Aujourd’hui, la situation [en termes de trafic de drogue] est plus complexe et plus dangereuse qu’en Guinée-Bissau, selon les informations que nous avons », a affirmé M. Mazzitelli à IRIN.

Les trafiquants de drogue internationaux originaires de Colombie, du Venezuela, du Nigeria et d’Espagne, entre autres pays, se sont déplacés plus au nord de la côte, passant de la Guinée-Bissau à la Guinée, après avoir été chassés de Bissau par une surveillance gouvernementale plus étroite, selon un responsable du bureau public de lutte contre les stupéfiants (OCAD), à Conakry, la capitale.

Bien que l’on ignore la quantité exacte de drogue qui circule via la Guinée, Sakho Moussa Camara, le nouveau directeur de l’OCAD, a expliqué à IRIN que plus de 1 000 kilos avaient été saisis dans le pays, en 2007. Le bureau, a-t-il ajouté, a également saisi 7 499 kilos de drogue entre le 19 août et le 15 septembre 2008.

M. Mazzitelli a expliqué qu’il était difficile de déterminer la quantité de drogue saisie ou en transit, confirmant seulement que l’ONUDC était au courant de plusieurs saisies de drogue d’environ 150 kilos chacune effectuées en Guinée en 2008.

M. Mazzitelli a averti que le trafic de drogue risquait de déstabiliser la Guinée, un pays sujet à l’instabilité et caractérisé par sa mauvaise gouvernance.

« La drogue pourrait être l’élément déclencheur d’une instabilité accrue et risque d’ouvrir la voie à l’anarchie et aux abus individuels de quiconque est au pouvoir ; toute résolution de la crise politique potentielle deviendrait dès lors difficile », a-t-il prévenu.

Le trafic et la corruption qui va de pair entravent le développement en renforçant une culture de « l’enrichissement rapide » qui réprime les initiatives privées destinées à renforcer l’investissement durable, selon M. Mazzitelli.

« Cela représente une source de revenus supplémentaire pour un petit nombre de personnes, sans produire de véritables richesses ni créer d’emplois pour le reste, ce qui peut détourner le développement du pays », a averti M. Mazzitelli, ajoutant que le trafic de drogue alimentait la criminalité et entraînait une corruption à tous les niveaux de l’administration. « [Le trafic] peut contribuer à créer des tensions entre différents groupes, qui vont se battre les uns contre les autres pour obtenir une plus grosse part du gâteau ».

Les tensions de plus en plus vives entre la police et l’armée ont en effet pris les proportions d’un conflit ouvert à Conakry, la capitale, en juin 2008. Selon un autre responsable de l’OCAD, qui a souhaité conserver l’anonymat, la corruption qui gangrène les plus hautes sphères de l’armée et de la police, ainsi que le manque de personnel et d’équipement empêchent l’agence de sévir contre le trafic de drogue.

Corruption

D’après un haut responsable du ministère guinéen de la Sécurité, qui s’exprimait également sous couvert de l’anonymat, la corruption permet souvent aux trafiquants d’être libérés quelques heures seulement après leur arrestation et de faire disparaître leurs dépôts de drogue. Le responsable a notamment rapporté qu’il en avait été ainsi, en mai 2008, pour des trafiquants de drogue vénézuéliens et colombiens, lorsque ceux-ci avaient été arrêtés pour avoir stocké de grandes quantités de cocaïne, à Kipé, dans la banlieue de Conakry.

« ...Je me bats [...] contre certains membres de la police et de l’armée guinéennes qui s’enrichissent grâce au trafic de drogue... »

« Je me bats non seulement contre les trafiquants de drogue, mais aussi contre certains membres de la police et de l’armée guinéennes, qui s’enrichissent grâce au trafic de drogue », a indiqué à IRIN M. Camara de l’OCAD, ajoutant : « Vous n’imaginez pas à quel point certains barons de la drogue sont bien établis [ici ; ils agissent] sous les yeux des représentants de l’ordre, et [sont] protégés par de hauts responsables ».

Selon M. Camara, les individus impliqués dans l’industrie de la drogue lui ont offert d’importantes sommes d’argent pour l’inciter à cesser ses activités. L’OCAD, a-t-il ajouté, dispose d’une liste de 25 membres de l’armée susceptibles d’être impliqués dans le trafic de drogue. M.Camara a été nommé directeur de l’OCAD en août, un mois après le départ de son prédécesseur, dans des circonstances obscures.

Plusieurs responsables de la police et de l’armée ont expliqué à IRIN qu’une poignée d’individus dans leurs rangs se livraient à des activités illégales et donnaient une mauvaise réputation à l’ensemble des deux institutions.

« Tous les policiers ne sont pas impliqués dans le trafic de drogue », a déclaré Condé Mansa Mady, directeur de la section judiciaire du commissariat de police de Kaloum, en Guinée. « Ici, dans notre commissariat, une fois que nous arrêtons un narcotrafiquant, l’individu est immédiatement envoyé à la prison centrale de Conakry ».

« Certains, parmi nos collègues militaires, ternissent notre réputation en se livrant au trafic de drogue », a estimé un officier de l’armée, qui a souhaité conserver l’anonymat. « Il nous arrive souvent de sortir avec des responsables de l’OCAD pour leur apporter un renfort dans leur travail ».

Selon le responsable de l’OCAD dont le nom n’a pas été divulgué, la drogue quitte la Colombie à bord de petits avions Cessna, qui volent à une altitude de 2 000 mètres, pour éviter d’être détectés par les radars. Ces avions atterrissent, souvent la nuit, dans des villes comme Faranah, dans le centre de la Guinée, à 455 kilomètres de Conakry, et de là, la drogue est acheminée sous haute surveillance jusqu’à la capitale, où elle est entreposée, a-t-il indiqué.

En août et septembre, de petits avions Cessna, chargés de drogue, ont atterri « à de nombreuses reprises » à Faranah, et dans la ville de Boké, 268 kilomètres au nord de la capitale, selon le responsable.

Les habitants de la région ont averti l’OCAD le 4 septembre, lorsqu’un petit avion chargé de drogue a atterri à Boké au milieu de la nuit. L’information a abouti à l’arrestation du gouverneur, du maire, d’un commandant de l’armée, du commissaire central et du contrôleur aérien, selon le responsable du ministère de la Sécurité. Tous sont actuellement détenus à Conakry en vue d’être interrogés.

Les contrebandiers acheminent généralement la drogue à travers la région par camion ou vers l’Europe et les Etats-Unis par bateau, en la dissimulant dans des caisses de marchandises (de poisson ou de paquets de savon, par exemple). Les passeurs de drogue individuels, ou « mules », acheminent également des quantités de plus en plus importantes de drogue, selon M. Mazzitelli de l’ONUDC. Ils avalent des boulettes de drogue ou dissimulent la drogue sur leur personne.

La Guinée est l’un des quatre pays, avec le Mali, le Nigeria et le Sénégal, dans lesquels les mules jouent un rôle central dans le trafic, d’après une étude des Nations Unies, qui n’a pas encore été publiée. M. Mazzitelli a expliqué que les passeurs qui partaient du Mali en avion acheminaient dans bien des cas de la cocaïne provenant de Guinée. En 2006, 221 passeurs qui avaient entamé leur périple en Guinée ont été arrêtés en Afrique et en Europe.

La lutte du gouvernement

Selon M. Camara de l’OCAD, l’organe de lutte contre la drogue a réalisé quelques progrès. L’OCAD, qui a tenté de faire interdire l’atterrissage des petits avions, collabore avec les populations locales, qui l’avertissent lorsqu’elles entendent parler de l’arrivée d’un avion.

M. Camara a expliqué que son bureau avait contribué à déloger 100 trafiquants de drogue du pays. Cette information n’a pu être vérifiée de manière indépendante.

L’OCAD est néanmoins limité par un manque de fonds, de personnel et d’équipement, a déploré M. Camara. Il ne dispose que d’un seul véhicule pour contrôler le trafic dans l’ensemble du pays (soit près de 246 000 kilomètres carrés de territoire), ses deux autres véhicules ayant subi des dégâts au cours de l’impasse qui opposait les soldats à la police, en juin 2008, a-t-il expliqué.

D’après M. Camara, les locaux de l’OCAD ont également été pillés pour effacer toute trace de l’implication de l’armée dans le trafic de drogue. D’autres sources anonymes ont indiqué que l’incident était lié à la saisie de 300 kilogrammes de cocaïne, à laquelle l’OCAD avait contribué quelques semaines plus tôt.

« Nous nous battons à mains nues contre ce phénomène et contre des trafiquants de drogue qui utilisent des armes très sophistiquées », a noté M. Camara. « Nous pourrions en faire bien plus si nous avions le soutien de l’armée et des forces paramilitaires ».

Aujourd’hui, l’OCAD tente d’aller plus loin, pour s’introduire dans les réseaux de contrebande, a-t-il expliqué, mais ces derniers sont difficiles d’accès.

Une mesure importante dans la lutte contre le trafic, selon M. Mazzitelli de l’ONUDC, consiste à collaborer avec les banques pour surveiller les transactions financières irrégulières afin de faire échec au blanchiment de fonds en Guinée. « Si l’argent des gens est saisi, a expliqué M. Mazzitelli, ils seront impuissants, et ils seront exposés au jugement de personnes tierces ».

Mettre en place un tel système de surveillance en Guinée ne sera pas une mince affaire, a-t-il néanmoins ajouté.

Les responsables des différents pays d’Afrique de l’Ouest doivent aborder cette question ainsi que d’autres s’y rapportant à l’occasion d’une conférence ministérielle de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) sur le trafic de drogue, qui se tiendra le 26 octobre au Cap-Vert.

« Nous espérons que les autorités guinéennes profiteront de cette occasion [la conférence] pour prendre la décision de dénoncer cette situation, et pour appeler la communauté internationale à prendre des mesures strictes et à les soutenir dans cette lutte », a indiqué M. Mazzitelli à IRIN. « Nous espérons qu’elles adopteront la même position que la Guinée-Bissau il y a trois ans, pour tenter de rompre ce cycle et de dénoncer les individus impliqués ». 

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