Pas de nourriture, pas d’éducation

Les écoles d’Ethiopie ont ouvert pour cette nouvelle année scolaire, mais dans certaines régions, l’insécurité alimentaire grave empêche des milliers d’enfants d’aller en classe.

« À cette période, l’année dernière, nous avions déjà inscrit 2 300 élèves », a indiqué Solomon Desta, directeur de l’école primaire Bashiro, à Bona, une région de la zone de Sidama, dans la Région des nations, nationalités et peuples du Sud (SNNPR). « Aujourd’hui, nous avons 1 800 inscrits ».

Cette fois-ci, M. Desta s’était préparé à recevoir 2 500 enfants, car il avait été contraint, l’an dernier, d’en envoyer certains dans d’autres écoles, Bashiro ne pouvant tous les accueillir.

L’établissement a reporté la date limite d’inscription de 15 jours à compter du 1er septembre, mais le nombre des inscrits n’a pas augmenté. « C’est le taux d’inscription le plus faible [que nous ayons eu] ces trois dernières années », a indiqué M. Desta à IRIN.

Les parents des enfants non-scolarisés ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas les envoyer à l’école, n’ayant que peu, voire pas de nourriture à leur donner.

Au village de Shemna Hurufa, également situé dans la zone de Sidama, le seul établissement primaire allant du CP au CM1 s’était préparé à accueillir au moins 800 élèves cette saison, mais seuls 710 s’étaient inscrits au 26 septembre.

« Vu la taille de notre kébélé [sous-division administrative], nous nous attendions à ce que de nombreux enfants [s’inscrivent à l’école] », a expliqué Lema Harriso, le directeur. « Il y a environ 400 enfants d’âge scolaire dans notre kébélé, mais seuls 260 sont inscrits ».

En septembre, l’année dernière, a indiqué M. Harriso, 860 enfants étaient inscrits, mais 200 avaient arrêté avant la fin de l’année scolaire, en juin.

Et ces écoles ne sont que deux exemples parmi tant d’autres des nombreux établissements où le taux d’inscription a chuté en raison des pénuries d’eau et de nourriture qui frappent l’Ethiopie.


Photo: Tesfalem/IRIN
Henok et son frère Amanuel dans un centre thérapeutique pour les enfants malnourris

Des précipitations inférieures à la moyenne

Selon le Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine (FEWS Net), le degré extrême d’insécurité alimentaire perdure dans les régions sud et sud-est de l’Ethiopie.

Différents facteurs expliquent cette situation : plusieurs saisons successives de précipitations inférieures à la moyenne, des inondations dans les zones riveraines, les maladies du bétail, une infestation de noctuelles ponctuées, le conflit, l’aide humanitaire insuffisante, et les prix extrêmement élevés et croissants des vivres.

La région d’Oromiya, la SNNPR, les régions du Tigré et d’Amhara, et la région Somali sont les plus touchées par l’insécurité alimentaire, avec 297 woredas (divisions administratives) considérées comme des points chauds, où des taux de malnutrition aiguë critiques et graves ont été signalés.

Une aide d’urgence doit être apportée aux populations de toute la région Somali, et principalement des zones de Fik, Warder, Gode, Dagabhur, Korahe, Liben et Afder, au vu de l’aggravation rapide des conditions de sécurité alimentaire, ces 18 derniers mois, a indiqué FEWS Net, dans un bulletin d’information daté du 29 septembre.

Dans ces régions, la situation s’avère désespérée pour les parents. « Pour les familles pauvres, les coûts de base des fournitures scolaires sont désormais complètement prohibitifs », a déclaré l’organisation non-gouvernementale (ONG) Save the Children, le 26 septembre.

« Tout leur argent doit être consacré à leur quête de nourriture ; dans nombre de cas, les enfants ne mangent pas assez pour pouvoir faire le trajet jusqu’à l’école, et ne parviennent pas à se concentrer une fois sur place », a en outre indiqué l’organisme.

En juin, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) a fait état d’un taux élevé d’abandon scolaire, cette année, dans les régions d’Oromiya et du Tigré, ainsi que dans la région Somali et la SNNPR.

« L’éducation [des enfants] a été perturbée dans les régions touchées par la sécheresse ; cette situation a provoqué une diminution de la fréquentation scolaire, une augmentation du taux d’abandon, et la migration des enseignants, qui quittent les écoles dans lesquelles ils ont été affectés, selon les informations actuelles, provenant des différentes zones de la région d’Oromiya, de la SNNPR et de la région Somali », selon l’agence.

Malnutrition

Un grand nombre d’enfants de Shemna Hurufa souffrent également de malnutrition, et nombre d’entre eux reçoivent une assistance thérapeutique.

Amanuel Eleso, 25 ans, a amené son frère Henok, huit ans, au centre lorsqu’il s’est rendu compte que celui-ci était malade. « Notre mère est morte il y a six ans. Il n’y a personne pour s’occuper de Henok ».

Fils aîné d’une famille dont le père est âgé et faible, Amanuel avait pris son frère Henok à sa charge, en plus de ses trois enfants. Il a aussi fini par accueillir sous son toit ses frères de 10 et 13 ans.

Mais la lutte qu’il mène pour nourrir à la fois ses frères et ses propres enfants est bien trop dure.

« Les pluies étant erratiques, nous ne produisons pas assez de maïs », a expliqué Amanuel. « La prochaine récolte ne nous suffira que pour trois ou quatre mois ».

Dans la zone de Sidama, les populations dépendent à la fois de la petite saison des pluies et de la saison des pluies principale. Le belg, la petite saison des pluies, dure de mars à avril, et la saison principale, de juin à la mi-septembre.

Selon les travailleurs de la santé, les deux saisons n’ont pas été abondantes, cette année.


Photo: Tesfalem/IRIN
Lema Harriso, directeur de l'école primaire de Shemna Hurufa

Dans le woreda de Hwassa Zuria, où vit Amanuel, une enquête nutritionnelle menée en mai et juin par l’ONG Goal et l’unité régionale de coordination nutritionnelle d’urgence a révélé un taux élevé de malnutrition aiguë sévère (5,5 pour cent, dont 1,6 pour cent avec œdème), et un taux global de malnutrition aiguë de 29,9 pour cent.

Dans l’ensemble du pays, selon les estimations du gouvernement, 6,4 millions d’Ethiopiens auront besoin de recevoir une aide alimentaire dans les prochains mois, dont 1,9 million dans la région Somali.

Ce nombre ne tient pas compte des 5,7 millions de bénéficiaires du Productive Safety Net Programme [Programme « filet de sécurité » productif] dans les régions touchées par la sécheresse, qui reçoivent des fonds et des vivres, selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).

Des denrées coûteuses

Selon FEWS Net, les prix continuent d’augmenter, réduisant ainsi l’accès des populations urbaines pauvres, des fermiers pauvres des régions rurales et des populations pastorales et agropastorales à l’alimentation.

« Les prix des céréales sont extrêmement élevés par rapport à ceux pratiqués l’année dernière, à la même période, mais aussi comparé à la moyenne des cinq dernières années », selon FEWS Net. « À Addis-Abeba, le prix nominal du maïs blanc au détail était respectivement 176 pour cent et 224 pour cent plus élevé ».

Amanuel a expliqué qu’il n’avait désormais plus les moyens de bien alimenter les enfants.

« Quand j’ai emmené Henok se faire ausculter, ils m’ont dit que je devais le nourrir correctement », a-t-il raconté. « Où est-ce que je peux me procurer la nourriture dont ils me parlent ? ».

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