Crainte de violences à mesure que les tensions foncières se font plus vives

Nimule, une ville du Sud-Soudan, située à la frontière ougandaise, est en plein essor depuis la fin de la guerre, il y a trois ans, mais des tensions foncières couvent entre les populations rapatriées qui avaient fui la région il y a plusieurs années et celles qui s’y sont installées plus récemment.

« Ils m’ont chassée », a rapporté Cizarina Lindio, retournée dans sa région 20 ans plus tard pour découvrir que les membres d’une autre communauté vivaient désormais sur ses terres.

« Ils ont dit "nous avons libéré cet endroit [le Sud-Soudan] à la pointe du fusil et je vais m’en servir contre toi si tu ne pars pas" », a-t-elle raconté, assise sur un sac en plastique devant une hutte de terre, construite sur un petit terrain, qui lui a été donné par des membres de sa famille.

Selon les habitants de la région, l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), qui a combattu l’armée du nord pendant plusieurs années, était principalement composée de membres de l’ethnie des Dinka, dont bon nombre sont originaires de la région de Bor, dans l’Etat de Jonglei, plus au nord.

Après avoir pris le contrôle de Nimule, elle en a fait une base militaire et les familles d’un grand nombre de combattants s’y sont installées. « Ces gens [...] continuent de construire là-bas », a expliqué Mme Lindio. « Je n’ai aucun pouvoir. Qu’est-ce que je peux faire ? ».

Un représentant du gouvernement sud-soudanais a toutefois affirmé qu’il ne savait rien des tensions qui couvaient à Nimule. « C’est tout à fait nouveau pour moi », a déclaré Gabriel Changson Chang, ministre de l’Information.

Politique foncière

Le gouvernement élabore actuellement une politique foncière visant à résoudre ces querelles.

« C’est comme cela partout dans le pays. Dans les régions rurales, nous avons essayé de [faire en sorte que] les PDIP [personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays] retournent dans leurs régions d’origine. Mais dans les villes, les gens sont libres de faire ce qu’ils veulent », a expliqué David Gressly, directeur des Nations Unies au Sud-Soudan.

Tentés par la meilleure qualité de l’éducation et des services de santé, de nombreux Dinka installés à Nimule ne veulent pas retourner dans leurs régions d’origine.

« Les déplacés d’ici sont des parents des combattants de la SPLA. Il ne sera pas facile de les déloger », a estimé un observateur.

« Les autorités locales ne sont peut-être même pas en mesure de s’exprimer à leur encontre ».

Le commerce avec l’Ouganda est en plein essor, de nouvelles routes et de nouveaux bâtiments sont en construction, et la population a augmenté. Pourtant, de nombreux habitants originaires de Nimule, installés dans des camps temporaires, au Soudan, ou dans des camps de réfugiés, en Ouganda, ne sont pas rentrés chez eux.

Les Dinka-Bor sont généralement des éleveurs, et les Madi, des fermiers. Or, la présence accrue de bétail à Nimule et aux alentours rend impossible la culture, d’après de nombreux Madi.

À Matara, un village situé à la lisière de Nimule, Lawa Jane chasse des vaches du potager familial. « Nous avons planté du maïs. Elles ont tout mangé », s’indigne-t-elle. « Il n’y a pas moyen de les contrôler ».

Selon Olweny Shalfa, administrateur adjoint de Nimule, de nombreux habitants ont perdu leur moyen de subsistance agricole et se sont mis à faire du petit commerce, devenant ainsi plus pauvres. Ils sont à bout de patience.

« Le gouvernement [devrait] pousser ces gens à partir, nous ne voulons pas nous battre. Nous nous sommes assez battus. Mais si le gouvernement continue à ne rien faire, nous n’aurons pas d’alternative », a déclaré Venusto Gido Zira, vice-président de la communauté des Madi.

Le débat a tourné au vinaigre dans la presse locale, les Madi criant à la « colonisation » et à « l’occupation ».

La paix d’abord

Les Dinka, quant à eux, dressent un tableau tout à fait différent. Nombre d’entre eux ont quitté leur région d’origine en 1991, à la suite d’affrontements entre les factions dinka et nuer de la SPLA, et ont marché pendant plusieurs semaines avant d’atteindre Nimule.

« Nous vivons dans la paix et l’harmonie, il n’y a pas de problème avec les natifs ni dans les régions environnantes », a déclaré à IRIN Malual Jok, chef des Dinka à Nimule.

Comme l’Accord de paix global, la Constitution provisoire de 2005 garantit la liberté de circulation de tous les citoyens et leur liberté de résider dans n’importe quelle région du Sud-Soudan.

L’insécurité continue néanmoins de régner à Jonglei. Les pillages de bétail et les attaques entre communautés rivales sont courants, et de nombreux Dinka estiment qu’il est trop tôt pour rentrer.

En août, plus d’une dizaine de personnes ont été tuées par des pilleurs de bétail. « La paix n’a pas été établie à Bor », selon M. Jok. « Quand la paix aura été rétablie, j’y retournerai ».

M. Shalfa a exhorté le gouvernement du Sud-Soudan à prendre ce problème plus au sérieux. « Le [peuple de Bor] estime qu’il a le droit d’être [ici] car [cette région] fait partie du Sud-Soudan. Et la communauté d’accueil qui n’y est pas à l’heure actuelle a également le droit de s’installer dans sa propre région », a-t-il expliqué à IRIN.

En 2006, à Yambio, dans l’Etat d’Equatoria occidental, des tensions semblables avaient donné lieu à des affrontements entre les communautés zande et dinka. « Ca s’est passé comme une explosion », a noté un observateur. « On nous a appelés en nous disant que Yambio s’était embrasé ».

Si les habitants de la région avaient vu arriver les affrontements, les travailleurs humanitaires internationaux, eux, ont été pris par surprise. Aujourd’hui, certains craignent que le même scénario ne se produise à Nimule.

« Si un conflit ouvert éclatait ici, comme à Yambio, il se répercuterait dans de nombreuses régions », a averti Charles Mogga, ancien réfugié de l’ethnie des Madi.

« Une fois que cela aura commencé [...] il y aura une guerre entre les communautés, ce qui est très dangereux ».

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