Le gouvernement pointé du doigt pour des rafles punitives après une attaque rebelle

Le gouvernement soudanais a une nouvelle fois été accusé d’avoir procédé à des exécutions sommaires et à des arrestations arbitraires massives, à la suite d’une attaque lancée par les rebelles du Darfour, à Khartoum, en mai – des accusations rejetées par les autorités.

« On estime qu’au moins 500 personnes originaires du Darfour, à la fois des civils et des combattants présumés du MJE [Mouvement pour la justice et l’égalité], ont été exécutées sommairement ou tuées extrajudiciairement dans les trois jours qui ont suivi l’attaque du MJE à Omdurman, le 10 mai 2008 », a déclaré le Darfur Relief and Documentation Centre (DRDC), une organisation non-gouvernementale (ONG) sise à Genève, dans un rapport publié à la mi-septembre.

Le rapport révèle également que plus de 4 000 personnes (pour la plupart, des civils sans attaches avec le mouvement rebelle) ont été arrêtées arbitrairement à la suite de l’attaque menée à Omdurman, une ville située en face de Khartoum, sur l’autre rive du Nil.

Selon le DRDC, dans le cadre de la répression qui a suivi l’attaque du MJE, le gouvernement s’est également rendu coupable de « disparitions forcées, de traitements inhumains et dégradants, de profilage ethnique et d’insultes et de violences racistes, de discrimination, de détention sans contact avec l’extérieur, d’irrégularités procédurales et d’oppression judiciaire, d’atteinte à la liberté de mouvement et de réduction de la liberté de la presse et de la liberté d’information ».

L'histoire de Daoud Ibrahim*

Plus d’un mois après l’attaque mené à Omdurman, Daoud Ibrahim* était assis chez lui, dans un quartier pauvre de Khartoum. Il était minuit.

Brusquement, raconte-t-il, les forces de sécurité nationales ont fait irruption chez lui, et l’ont fouillé, lui et les autres personnes qui vivaient là. Elles n’ont rien trouvé, mais sont reparties en emmenant avec elles un des membres du foyer.

Deux jours plus tard, elles sont revenues, une fois encore, au milieu de la nuit.

M. Ibrahim s’est retrouvé les mains attachées dans le dos et la tête baissée : il ne pouvait pas voir qui était là, ni combien ils étaient. « Bien sûr, j’avais peur », a-t-il raconté à IRIN. « Ils pouvaient nous tuer. À minuit, ils pouvaient nous emmener. Personne ne l’aurait su. Ils pouvaient nous jeter dans le Nil ».

M. Ibrahim et huit autres personnes ont été emmenés dans une prison d’Al-Bahry, une banlieue de Khartoum, où 80 ou 90 autres Darfouris se trouvaient également en détention, a-t-il expliqué.

M. Ibrahim a montré au journaliste d’IRIN les cicatrices que lui ont laissées sur le dos, a-t-il dit, les coups qu’ils a reçus cette nuit-là.

Lui et ses compagnons ont été poussés contre un mur et passés à tabac, a-t-il raconté, montrant les cicatrices de son dos. Après avoir été torturé ainsi, l’un des détenus a même dû subir une intervention chirurgicale, a-t-il ajouté.

« Ils nous ont demandé "D’où venez-vous ? De quelle tribu êtes-vous ? Où habitez-vous ? Pourquoi êtes-vous ici ? [...] Etes-vous complices des rebelles ?" [...] Et puis, ils vous battent et vous battent encore, pendant plus d’une heure », a raconté M. Ibrahim. « Si on faisait le moindre bruit, ils nous battaient. Ils nous ont battu pendant trois jours consécutifs ».

M. Ibrahim a été relâché, mais aujourd’hui, il vit dans la peur.

« Surtout depuis l’attaque [rebelle], j’ai peur tous les jours. À tout moment, ils peuvent revenir m’emmener. Si quelqu’un vient à la maison, le soir même, une voiture du gouvernement se présentera à ma porte. Ils me demanderont "Qui était-ce ? D’où vient-il ? Où travaille-t-il ?" Ils connaissent chaque personne originaire du Darfour qui vit dans ce quartier. Ils savent où ils [les Darfouris] habitent, ils peuvent les harceler et les jeter en prison pour qu’ils ne puissent pas parler, pour qu’ils ne puissent pas dire un seul mot ».

« Nous nous sommes habitués à ce harcèlement. On ne peut rien dire. Nous n’avons aucune liberté d’expression ».

« Mais si je parle aujourd’hui, c’est parce que je veux que vous sachiez. Je veux que le monde sache ce qui se passe… Peut-être que cela permettra de protéger le peuple du Darfour ».

* Un nom d'emprunt

Dans son rapport, le DRDC accuse également le gouvernement d’avoir délibérément détruit ou volé des biens appartenant aux familles des personnes arrêtées. « Cette politique équivaut à une guerre économique, qui rend la vie insupportable aux victimes et à leurs familles, surtout lorsqu’elle se conjugue à l’arrestation des soutiens de famille ».

Le gouvernement, pour sa part, nie ces allégations et conteste les chiffres. Rabie Abdul Atti, le ministre de l’Information, a déclaré à IRIN que ces arrestations avaient été nécessaires pour désamorcer l’atmosphère d’insécurité et de terreur qu’avaient fait régner les rebelles.

« Ces arrestations n’étaient pas ciblées sur les Darfouris », a-t-il déclaré. « Les forces de sécurité n’arrêtent personne en fonction de sa couleur ou de sa tribu. Si l’on procède à une arrestation, c’est sur la base de preuves ».

M. Abdul Atti a confirmé que plusieurs centaines de personnes avaient été arrêtées à la suite de l’attaque, dont certaines appartenaient aux familles des rebelles ou les avaient hébergés chez elles, mais il a insisté sur le fait que 90 pour cent d’entre elles avaient été relaxées immédiatement, faute de preuves.

Il a également indiqué que seule une cinquantaine de personnes se trouvaient encore en détention, qui ont été inculpées et dont les procès sont actuellement en cours.

À la fin du mois de juillet, les tribunaux soudanais ont condamné 30 hommes à la peine de mort pour avoir participé à l’attaque, à l’issue de procès extrêmement critiqués pour leur manque de conformité aux normes internationales.

« Ces exécutions sont les seules, à proprement parler », a déclaré M. Abdul Atti, « et même celles-ci doivent encore passer en appel et être approuvées par le président. Quiconque affirme avoir été torturé en prison peut porter son cas devant les tribunaux ».

Les associations Amnesty International et Human Rights Watch ont dénoncé la réaction du gouvernement à l’attaque du MJE, affirmant, elles aussi, que les autorités s’étaient rendues coupables d’arrestations arbitraires et d’exécutions sommaires.

Et dans son rapport de septembre au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, Sima Samar, Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme au Soudan, a déclaré que les mesures prises par le gouvernement après l’attaque du 10 mai s’étaient « traduites par de graves violations des droits politiques et civils » des populations.

« À la fin du mois de juillet, deux mois et demi après les attaques, on ignorait toujours où se trouvaient quelque 500 personnes, et l’on craignait qu’elles ne soient encore détenues par les SNRS [Services nationaux de renseignement et de sécurité] ; les autorités n’avaient quant à elles communiqué aucune information spécifique sur les détenus ni à leurs familles ni aux défenseurs des droits humains », pouvait-on lire dans le rapport de Mme Samar.

Le gouvernement a toutefois rejeté les déclarations de la Rapporteuse spéciale, la qualifiant d’agent de l’Union européenne, soucieuse de donner une fausse image de Khartoum.

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