Des fermiers désespérés mangent leurs semences

Martne Harja avait préparé son lopin de terre de trois quarts d’hectares, à Galcha Seke, un village de Wolayita, une zone de la Région des nations, nationalités et peuples du Sud, en Ethiopie, en vue de la période des semailles, mais lorsque les pluies ont refusé de tomber, ses sept enfants se sont retrouvés sans rien à manger.

« Je n’ai eu d’autre choix que de manger les 25 kilos de graines de haricot que j’avais mis de côté l’année dernière », a-t-elle raconté. « J’ai préparé ma terre pour semer lorsque les pluies tomberaient de nouveau [mais] je savais que je ne pourrais pas me procurer de semences ».

C’était la première fois de sa vie qu’elle mangeait ses graines au lieu de les planter.

Mme Harja n’est pas seule dans ce cas. Selon les travailleurs humanitaires, de nombreux fermiers éthiopiens se sont résolus à consommer leurs semences après que des pluies diluviennes sans précédents se sont abattues sur le pays la saison dernière, suivies d’une période de sécheresse.

Selon le gouvernement et les organisations humanitaires, au moins 4,6 millions de personnes ont besoin d’aide dans l’ensemble du pays, bien que ce bilan risque de changer, en fonction des dernières évaluations.

Bon nombre de ces personnes dépendent de l’aide humanitaire fournie à la fois par le gouvernement, par le biais du programme « filets de sécurité », par les Nations Unies et par les organisations non-gouvernementales, telles que Concern Worldwide.

« Nous devons parler de rétablissement », a estimé Aine Fay, directrice pays de Concern Ethiopie. « Sans récolte, il n’y a aucune chance que les familles puissent subvenir à leurs propres besoins alimentaires ».

La famille de Mme Harja est un des 24 foyers les plus pauvres, sélectionnés par Concern à Galcha Seke pour recevoir 12,5 kilos de graines de haricot. « Nous avons pris la décision de distribuer des semences aux fermiers les plus vulnérables de la région où nous opérons », a dit Mme Fay à IRIN, à Addis-Abeba.

La sélection a été réalisée en fonction d’une enquête nutritionnelle qui a démontré la nécessité d’intervenir, la récolte manquée et le faible prix du bétail ayant plongé les fermiers dans une situation telle qu’ils ne peuvent même plus vendre leurs biens pour s’acheter de la nourriture.

Zema Tera, un autre fermier de la région, a rapporté qu’il cultivait auparavant toute l’année pour subvenir aux besoins des 10 membres de sa famille. Or, cette année, il a été alité pendant trois mois et une fois rétabli, il n’était plus en mesure de s’occuper de sa famille.

« Je n’aurais plus les moyens d’acheter des semences, maintenant ; elles se vendent à huit birrs le kilo, je ne peux même pas y penser », a-t-il dit à IRIN, à Galche Seke. « Si aujourd’hui, Concern ne me donnait pas de graines, Dieu sait comment ma famille et moi-même survivrions ».

Concern est une organisation irlandaise qui opère dans cinq régions d’Ethiopie depuis 1984, essentiellement dans le cadre de programmes d’urgence et de développement.

Dans la Région des nations, nationalités et peuples du Sud, l’organisation soutient les programmes nutritionnels du ministère de la Santé, et distribue des aliments complémentaires aux populations.

En plus d’acheter et de distribuer des semences, cette organisation non-gouvernementale (ONG) fournit également des boutures de patates douces aux fermiers de la région. Dans l’ensemble du pays, elle aide 52 250 enfants, femmes enceintes et mères allaitantes, et notamment des milliers de personnes dans six districts de la Région des nations, nationalités et peuples du Sud, dont Damot Woyde, Duguna Fango, Offa, Shashego et Soro.

M. Tera est convaincu que les pluies vont tomber et prévoit de récolter des vivres dans les prochains mois.

« J’espère produire quatre quintaux de céréales d’ici à la fin du mois d’octobre », a-t-il indiqué. « Je m’attends à pouvoir nourrir ma famille jusqu’à la prochaine saison des récoltes, en février/avril 2009. Je vais aussi m’assurer de mettre de côté des graines pour l’année à venir ».

Au cours des deux derniers mois, des pluies sont tombées dans la région, qui fait partie de ces zones où la situation s’améliore, selon les organisations humanitaires. Déjà, certains fermiers ont commencé à récolter du maïs vert, du tef et des fèves. Il y a également davantage d’eau.

De nombreux fermiers qui n’ont pas encore récolté ont néanmoins été forcés d’avoir recours à des mécanismes de survie extrêmes, et notamment de survivre en consommant uniquement du « kocho », une pâte à base de racines et de tiges de banane d’Abyssinie, une fausse banane communément cultivée en Ethiopie.

Les vivres manquent, a admis le gouvernement, mais la situation n’est pas hors de contrôle, a-t-il insisté. À l’heure actuelle, les autorités acheminent d’importantes quantités de vivres dans la Région des nations, nationalités et peuples du Sud.

Selon les experts, la hausse mondiale des prix des vivres et des carburants, l’évolution du climat et la croissance démographique rapide comptent parmi les facteurs qui expliquent les graves pénuries alimentaires en Ethiopie.

Selon le Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine, ces facteurs sont aggravés par le niveau extrême d’insécurité alimentaire actuel.

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