Une paix toujours précaire

La victoire sur Israël revendiquée par le Hezbollah lors de l’échange de détenus du 16 juillet affaiblit les États et chefs d’État arabes modérés, et pourrait encourager les luttes armées dans la région, à l’heure où l’on assiste à une détérioration des relations entre l’Occident et le Moyen-Orient, selon plusieurs observateurs.

« Cette victoire envoie un message extrêmement dangereux, selon lequel Israël ne ferait de concessions que face à la violence », a affirmé Amal Saad Ghorayeb, experte du Hezbollah, le parti politique chiite libanais. « L’échange a également révélé que le pouvoir national n’est pas, au Liban du moins, entre les mains de l’État, mais d’un acteur non étatique ».

Le 16 juillet, s’adressant à une foule de milliers de sympathisants exaltés dans la banlieue sud de Beyrouth, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, dans ce qui fut sa première apparition publique de l'année, a déclaré que la libération de Samir Kantar et de quatre militants du Hezbollah marquait le début d’une nouvelle ère.

« Le temps des défaites est révolu, c’est maintenant le temps des victoires », a proclamé M. Nasrallah, devenu un leader vénéré – dans une région en proie à la corruption et à l’inefficacité politiques – depuis que les militants du Hezbollah ont chassé du Liban les forces israéliennes en 2000.

M. Kantar, qui a été emprisonné pendant près de 30 ans en Israël pour le meurtre de trois Israéliens lors d'un raid en 1979, est apparu bouleversé et a déclaré à la foule qu’il « n’était rentré de Palestine que pour mieux y retourner ». Puis il a ajouté qu’il attendait avec impatience la destruction d’Israël.

« La résistance est devenue une force qui ne pourra jamais être vaincue », a affirmé M. Kantar, icône de la lutte armée dans le monde arabe, mais honni en Israël, où l'on est convaincu qu’il a tué une fillette de quatre ans à coups de matraque.

« Les armes de la résistance sont devenues une culture sur laquelle nous bâtirons un pays de résistance. C’est la culture de la future génération qui nous permettra de réalisera notre rêve : la destruction de cet oppresseur. » 

Au-delà des frontières

Ahmad Moussalli, professeur de sciences politiques à l’université américaine de Beyrouth (AUB), a affirmé que le Hezbollah représentait désormais une force de combat régionale dont l’intégration aux services de sécurité nationaux ne pourrait se faire que dans le cadre d’un arrangement régional.

« Le Hezbollah est plus important que le Liban, et le problème de leur armement ne pourra être réglé que par le biais d’une résolution régionale du conflit israélo-arabe », a-t-il ajouté.

Scène qui aurait été impensable deux mois auparavant lorsque le gouvernement, soutenu par les États-Unis, a menacé le Hezbollah de répression et mené le pays au bord de la guerre civile, le Premier ministre libanais Fouad Siniora et le numéro deux du Hezbollah, Naïm Qassem, se tenaient côte à côte à l’aéroport militaire de Beyrouth pour accueillir M. Kantar et les quatre combattants du Hezbollah capturés durant la guerre de juillet 2006, qui a opposé le Hezbollah à Israël.

La guerre de juillet a été déclenchée par un raid transfrontalier mené par les combattants du Hezbollah, qui ont capturé deux soldats israéliens. Leurs dépouilles ont été restituées à Israël au cours de l’échange du 16 juillet.

Le bombardement massif du Sud-Liban et des banlieues sud de Beyrouth par Israël ont causé la mort de 1 200 Libanais, dont une majorité de civils. Près d’un million de personnes, soit un quart de la population, ont été déplacées.

Cette guerre, qui a duré 34 jours, a fait 157 victimes côté israélien, essentiellement des soldats qui avaient envahi le sud du Liban. Le Hezbollah a tiré environ 4 000 roquettes sur le nord de l’Israël, ce qui a conduit à l’évacuation de quelque 350 000 personnes.

Les forces israéliennes ont lâché environ quatre millions de bombes à sous-munitions sur le sud du Liban. D’après les estimations des Nations Unies, près d’un quart de ces bombes n’auraient pas explosé, et ont ainsi causé des dizaines de morts et de mutilations depuis le 13 août, date de la fin des hostilités.

Le bombardement de la centrale électrique de Jiyyeh par Israël a provoqué la marée noire la plus catastrophique qu’ait connu la Méditerranée.

L’échange de détenus prévoyait également la restitution au Liban des dépouilles de sept combattants libanais du Hezbollah, mais également celles de Dalal Mughrabi, la première femme ayant dirigé des combattants palestiniens, et de quatre membres de son équipe, décédés dans un raid mené en 1978 en Israël.

Près de 200 autres dépouilles de Libanais et de Palestiniens, mais également de militants d’autres pays, de la Tunisie au Yémen, capturés ou tués au cours des combats contre Israël entre les années 1970 et 2000, ont également été restituées au Liban, ce qui a souligné la crédibilité du Hezbollah en tant que force régionale.

Un sondage mené auprès de quelque 4 000 Arabes non palestiniens en Égypte, en Arabie saoudite, au Liban, au Maroc, en Jordanie et dans les Émirats arabes unis, et publié le 16 juillet par l’institution Brookings de Washington, a révélé que M. Nasrallah était le dirigeant le plus admiré des musulmans sunnites et chiites, ainsi que de personnes d’autres confessions.

Aux yeux de quelques observateurs, la négociation réussie du Hezbollah avec Israël est un coup majeur pour les dirigeants arabes modérés, tels que le président palestinien Mahmoud Abbas, qui poursuit actuellement des pourparlers infructueux avec Israël pour rétablir la paix, avec le soutien des États-Unis.

Une nouvelle tendance

« Les négociations de paix n’ont mené à aucun progrès tangible, ce qui n’est pas le cas de la force », a déclaré M. Moussalli, de l’AUB. « La nouvelle génération a tendance à penser qu’Israël peut être combattu et vaincu. Les mouvements islamistes vont voir grossir leurs rangs. »

Le Hamas, mouvement islamiste palestinien qui contrôle Gaza, a affirmé que l’accord obtenu par le Hezbollah avait renforcé sa propre position pour exiger la liberté de centaines de prisonniers palestiniens en échange de la libération du soldat israélien Gilad Shalit, capturé par le groupe en juin 2006.

Bassem Kantar, le frère de Samir Kantar, a expliqué à IRIN que l’échange de détenus renforcerait la crédibilité de la résistance armée dans la région.

« Cet échange soulèvera une question majeure : la résistance est-elle un moyen de libérer des terres, de garantir la souveraineté et, en Palestine du moins, de négocier avec un minimum de pouvoir pour atteindre les objectifs ? La réponse est oui. »

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