Climat de peur au sein de la communauté homosexuelle

Le président gambien Yahya Jammeh, qui a menacé, à la mi-mai, d’expulser ou de faire décapiter les lesbiennes et les gays du pays, selon des témoignages, devrait retirer l’intégralité de ses propos, a demandé l'organisation Human Rights Watch (HRW) dans un courrier adressé au Président le 10 juin.

Yahya Jammeh a en effet retiré sa menace de tuer les homosexuels, mais pas de les expulser, selon la déclaration de l'organisation de défense des droits humains HRW. Ses propos, tenus, selon HRW, au cours d’un discours prononcé en mai, « encouragent la haine [et] contribuent à créer un climat dans lequel les droits fondamentaux peuvent être violés en toute impunité ».

« C’est très dangereux, lorsque des dirigeants politiques ont recours à des déclarations homophobes pour essayer de s’assurer un soutien politique. Quand on fait ce type de déclarations, des violences s’ensuivent souvent, parfois immédiatement, parfois plus tard. Les gens pensent en effet qu’on ne risque rien en agressant ces personnes », a expliqué à IRIN Scott Long, qui dirige le programme de défense des droits des lesbiennes, des gays, des bisexuels et des transsexuels de HRW, au cours d’un entretien téléphonique, depuis New York.

« Ni la religion, ni la culture ne peuvent justifier les appels à la violence de masse et au meurtre », avait souligné Juliana Cano Nieto, chercheuse au programme de défense des droits des lesbiennes, des gays, des bisexuels et des transsexuels de HRW, dans la lettre adressée par HRW au président Jammeh.

Terreur

Selon ce qu’a rapporté HRW, le Président aurait donné aux homosexuels 24 heures pour quitter le pays, les menaçant de rechercher et d’arrêter les gays, et de les expulser de chez eux.

Selon la BBC, M. Jammeh a également juré de « couper la tête » à tous les homosexuels, et d’imposer des lois contre l’homosexualité.

« Nous sommes dans un pays majoritairement musulman et je n’accepterai jamais ni ne devrai accepter ces individus [les homosexuels] dans ce pays », aurait déclaré le Président, selon les propos rapportés dans les pages du journal gambien The Daily Observer.

Le 16 mai, au lendemain du discours présidentiel, la police gambienne avait arrêté deux Sénégalais, vraisemblablement soupçonnés d’être homosexuels.

« Les membres de la communauté underground gay et lesbienne sont terrifiés », a indiqué M. Long, de HRW. « Ces déclarations les poussent à vivre d’autant plus cachés ; ça ne fait qu’intensifier le climat de peur ».

L’impact, à long terme, dépendra de la réaction de la société civile, selon M. Long. « Ce qui s’est passé au Zimbabwe, par exemple, est instructif. Mugabe avait diabolisé les homos là-bas, en 1994 et […] finalement, le même genre de tactiques de stigmatisation et de haine employées contre les lesbiennes et les gays avait abouti à des violations plus générales des droits humains de tous ».

Violation des conventions internationales

D’après Human Rights Watch, les déclarations du président Jammeh vont à l’encontre de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, tous deux signés par la Gambie.

L’article 28 de la Charte africaine stipule que « chaque individu a le devoir de respecter et de considérer ses semblables sans discrimination aucune, et d'entretenir avec eux des relations qui permettent de promouvoir, de sauvegarder et de renforcer le respect et la tolérance réciproques ».

Selon M. Long, les organismes juridiques ont ainsi une base suffisante pour donner suite à l’affaire. Le Comité des droits de l’homme des Nations Unies, chargé d’examiner les violations des droits humains en vertu du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, pourrait notamment étudier la question.

Il serait également « possible de porter [les propos du président] à l’attention » de la Commission africaine des droits de l’homme, de plus en plus investie dans l’étude des facteurs de violence en Afrique.

Une législation nationale plus stricte

Les actes homosexuels sont illégaux en Gambie –selon l’article 144 du code pénal, les actes sexuels consensuels entre hommes sont passibles de 14 années d’emprisonnement- et depuis 2005, la loi s’applique également aux femmes, selon un rapport publié en mai 2008 par l’International Lesbian and Gay Association (ILGA).

Les actes homosexuels sont interdits dans 11 pays d’Afrique de l’Ouest, ainsi que dans 86 Etats-membres des Nations Unies, d’après l’ILGA.

« Les anciennes colonies britanniques ont souvent les pires lois, parce qu’elles remontent souvent directement à la législation victorienne et ne renvoient pas à la culture ni à l’histoire africaine ; ce sont des vestiges du colonialisme », a observé M. Long.

Et la loi risque de devenir encore plus stricte. D’après la BBC, le président gambien a en effet annoncé qu’il instaurerait bientôt dans le pays une nouvelle loi contre les pratiques homosexuelles, plus stricte encore que les législations appliquées ailleurs, « y compris en Iran ».

Pression internationale

Les gouvernements membres de l’Union européenne, sous présidence slovène, ont préparé une déclaration commune et sont actuellement en négociations avec le ministère gambien des Affaires étrangères sur la question, selon Graham Birse, Haut commissaire britannique par intérim.

« Nous avons décidé que nous devrions véhiculer un message commun et nous nous sommes tous alignés sur ce message », a déclaré à IRIN un représentant gouvernemental, ajoutant : « évidemment, nous ne sommes pas d’accord avec les déclarations du Président ».

Mais pour M. Long, ce serait en « faisant honte au Président, en l’embarrassant » que les organisations internationales auraient le plus de poids.

Selon lui, ces efforts pourraient même commencer à porter leurs fruits, puisque le président Jammeh nie désormais avoir tenu tout propos sur la décapitation des gays.

En parallèle, Human Rights Watch reste à l’affût des prochains faits et gestes du gouvernement et surveille le comportement adopté par la police et d’autres acteurs à la suite de ses déclarations.

« Nous surveillons la situation grâce à nos contacts dans le pays, pour nous tenir au courant de la façon dont la police, et d’autres, agissent par rapport à ces déclarations, et nous attendons de voir ce que le gouvernement va faire maintenant », a déclaré M. Long à IRIN. « Si l’on s’en prend même à des personnes aussi marginalisées, cela pourrait créer un précédent en faveur d’une violation plus générale des droits humains ».

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