Désemparés après avoir fui l’Afrique du Sud

Orlando Pereira et Agostino Antônio Bila sont deux des plus de 26 000 Mozambicains qui sont retournés dans leur pays d’origine pour fuir les récentes flambées de violences en Afrique du Sud, en emportant avec eux guère plus que quelques histoires de haine.

Orlando Pereira, 20 ans, vendait des gants de toilette et des torchons dans les rues de Germiston, dans l’East Rand, à Johannesbourg, et Agostino Antônio Bila, 17 ans, vendait des CD à Pretoria, la capitale sud-africaine, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Johannesbourg.

Ils sont tous deux retournés à Chamanculo, un vaste quartier populaire de la périphérie de Maputo, capitale du Mozambique, poussés par une vague de xénophobie qui a fait 56 morts, dont une majorité de Mozambicains.

Assis à une table, dans un petit bar, les deux jeunes gens se passent l’un l’autre une bouteille de gin produit dans la région, et raconte à IRIN comment leurs domiciles ont été incendiés par des groupes d’individus, et comment ils sont finalement rentrés dans leur pays pour se mettre à l’abri.

« Ils ont envahi la banlieue où nous étions et nous ont ordonné de partir, en disant qu’il n’y avait plus d’emplois pour eux parce que les Mozambicains acceptent d’être payés au lance-pierre pour une grosse somme de travail », raconte Agostino Antônio Bila, qui vivait chez sa belle-sœur, à Pretoria.

« Ils nous ont dit "On veut juste les Machanganas" », un terme argotique employé par les Sud-africains pour désigner les Mozambicains.

Depuis l’incident, Agostino Antônio Bila a perdu contact avec sa belle-sœur. Interrogés sur leur avenir, les deux jeunes gens haussent les épaules et répondent qu’ils espèrent trouver du travail au Mozambique.

« Je n’y retourne pas », lance Agostino Antônio Bila. « Je ne bouge pas d’ici ».

Sentiment de trahison

Au beau milieu de cette haine aveugle, quelques gestes de bonté ont toutefois été notés : Donaldo Ramos Paz Amade, 20 ans, a raconté qu’un voisin sud-africain lui avait permis d’entreposer ses effets à son domicile avant que son propre logement ne soit rasé.

« Mon patron [en Afrique du Sud] m’a donné son numéro de téléphone et m’a dit de l’appeler si la situation s’améliore, pour qu’il vienne nous chercher », a ajouté Donaldo Ramos Paz Amade, qui a travaillé dans le bâtiment pendant deux ans. « J’y retournerai pour chercher mes affaires, mais pour travailler, ça non ».

Les Mozambicains, qui travaillent depuis plusieurs générations en Afrique du Sud (ils s’y trouvaient même pendant l’apartheid), considèrent le traitement réservé à leurs concitoyens comme une sorte de trahison.

« Ingratos » (ingrats), pouvait-on lire en gros titre dans le dernier numéro de l’hebdomadaire mozambicain Savana.

Lors d’un concert donné à Maputo, vendredi, le chanteur pop Stewart Sukuma a dénoncé ces violences xénophobes et rappelé le lourd tribut payé par le Mozambique pour avoir accueilli sur son territoire les cadres de l’ANC sud-africain pendant la lutte contre l’apartheid.

Le public a applaudi lorsque l’artiste a demandé : « Ont-ils oublié qui a aidé l’Afrique du Sud dans sa lutte pour la liberté ? ».

Au-delà de la condamnation des violences commises par les Sud-africains contre les ressortissants étrangers, au cours desquelles certaines victimes ont été brûlées vives devant les rires impitoyables des personnes présentes, le Mozambique craint que l’afflux des rapatriés, arrivant avec guère plus que les vêtements qu’ils ont sur le dos, puisse aggraver les problèmes qui pèsent sur le pays.

''Ont-ils oublié qui a aidé l’Afrique du Sud dans sa lutte pour la liberté ?''

Crainte d’une recrudescence de la criminalité

Les habitants de Maputo s’inquiètent principalement d’une recrudescence possible de la criminalité, particulièrement dans les banlieues de la capitale, lieu d’arrivée d’un grand nombre de rapatriés.

« Il faut savoir que le chômage est une des conditions premières, susceptibles d’engager les populations sur la voie des pratiques illicites pour survivre, et nous devons unir nos forces pour empêcher que cela arrive », a déclaré José Mandra, vice-ministre de l’Intérieur, à MediaFax, une agence de presse locale.

Antônio Bonifacio, porte-parole de l’Institut mozambicain de gestion des calamités (INGC), qui a organisé le transport des rapatriés et a ouvert un centre de réinstallation, a indiqué que seules 18 personnes se trouvaient encore au centre le 25 mai.

« C’est juste un centre de transit », a-t-il expliqué. « Les gens arrivent, montent dans une voiture et rentrent chez eux. Nous leur offrons un moyen de transport et un repas ».

De crainte de voir des masses xénophobes envahir les complexes où ils sont logés, selon MediaFax, même les Mozambicains qui travaillent dans les mines sud-africaines ont demandé à leurs employeurs de les laisser rentrer chez eux jusqu’à ce que la situation s’apaise.

MediaFax a également rapporté que la J.C. Gold Mine, dans l’East Rand, à Johannesbourg, avait suspendu ses opérations et autorisé 190 de ses mineurs mozambicains à retourner chez eux, après que des groupes d’individus eurent tenté de les agresser dans leur complexe, le 18 mai.

Les représentants du gouvernement mozambicain sont actuellement en phase de négociations avec les propriétaires de l’East Rand Proprietary Mine (ERPM) de Boksburg, au sujet du rapatriement de 700 autres mineurs, actuellement placés sous la protection de la police.

Quelque 72 000 Mozambicains travaillent dans l’industrie minière en Afrique du Sud.

Le Malawi et le Zimbabwe

Jeffrey Kanyinji, secrétaire principal du ministère malawite de l’Information, a déclaré à une agence de presse internationale qu’à « ce jour, 3 000 Malawites se sont inscrits sur les listes de rapatriement. Ce nombre pourrait augmenter, selon le tour que prendra la situation en Afrique du Sud ».

Le premier bus de rapatriés est arrivé à Blantyre, deuxième ville du pays, le 26 mai.

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM), citant les estimations des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, a indiqué qu’environ 25 000 Zimbabwéens avaient fui vers la Zambie pour échapper au chaos économique et à la crise politique qui paralysent leur pays d’origine, et que plusieurs milliers d’autres étaient partis chercher refuge dans d’autres pays d’Afrique australe.

Il est estimé qu’entre un million et plus de trois millions de Zimbabwéens vivent en Afrique du Sud, conséquence d’un taux de chômage de plus de 80 pour cent et des récentes flambées de violence post-électorales qui ont touché le Zimbabwe.

Selon certaines informations, environ 80 000 à 100 000 ressortissants étrangers auraient été déplacés par la vague de violence xénophobe qui a déferlé sur l’Afrique du Sud il y a 16 jours.

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