Le programme « d’autosuffisance alimentaire » remis en question

À Dakar, capitale du Sénégal, pays où des millions de personnes consomment essentiellement du riz et des vivres importés, le mécontentement monte face à la hausse mondiale des prix des denrées alimentaires et des services. Pour répondre aux préoccupations de la population, le gouvernement a élaboré un programme national « d’autosuffisance » en riz, mais certains experts remettent en question ce programme.

« [Le gouvernement] n’a pas défini de perspective crédible pour l’agriculture et le développement rural. Sa vision ne contribuera pas réellement à développer l’économie rurale », a expliqué à IRIN Jacques Faye, ex-directeur de l’institut de recherche agronomique du Sénégal.

Le 26 avril, au cours de la dernière manifestation publique contre la hausse du prix des denrées alimentaires et du carburant, un millier de manifestants ont marché dans Dakar, brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « nous avons faim ».

Contrairement aux précédentes manifestations de novembre 2007 et de mars 2008, où des manifestants avaient été dispersés par la police anti-émeute, la marche du 26 avril a été pacifique.

Le plan

Le 18 avril, le président du Sénégal, Abdoulaye Wade, a annoncé que le pays deviendrait autosuffisant en aliments de base à l’horizon 2015, grâce à un « vaste » programme de culture agricole baptisé « la grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance (GOANA) ».

D’après les prévisions du nouveau plan, le gouvernement envisage d’augmenter la production annuelle de riz en la portant à 600 000 tonnes, contre 100 000 tonnes actuellement.

Cela marque un changement dans la stratégie du gouvernement qui, depuis les années 1970, rechignait à investir dans le développement de l’agriculture, selon Matar Gaye, responsable régional des moyens de subsistance à Oxfam, une organisation non-gouvernementale (ONG).

Le riz de qualité supérieure produit actuellement au Sénégal est exporté et le pays se retrouve largement tributaire des importations. « Il est presque impossible de trouver du riz local au Sénégal », a affirmé M. Gaye.

L’Etat doit « créer les conditions »

Selon Amath Sall, le ministre sénégalais de l’Agriculture, le pays dispose des conditions environnementales favorables à la production de grandes quantités de riz et d’une superficie de terres cultivables suffisante pour dépasser l’objectif des 600 000 tonnes de riz.

« Le Sénégal, au vu des conditions de son sol et de son climat, a une vocation plus affirmée que la Thaïlande, d’où il importe une grande partie du riz consommé, et dans le nord, les rendements sont de six tonnes à l’hectare, alors que la production en Thaïlande ne dépasse pas les quatre tonnes à l’hectare », a expliqué M. Sall au cours d’une conférence de presse tenue à la mi-avril, estimant à 250 000 hectares la superficie des terres irrigables dans le nord du Sénégal et en Casamance, la région sud du pays.

« Nous avons assez de terrain, un bon sol ; tout ce qui nous manque c’est l’argent », a déploré Saliou Sarr, un riziculteur du nord du Sénégal. « Nous avons la capacité de résoudre le [problème], mais nous demandons à l’Etat de créer les conditions ».

Rares sont les experts qui ont affirmé haut et fort que ces objectifs ne pouvaient être atteints, mais nombreux sont ceux qui hésitent à les cautionner.

« Théoriquement, il est possible d’atteindre ces objectifs de production [rizicole] mais passer de 20 pour cent à 100 pour cent, compte tenu de la tendance des 20 dernières années, au cours desquelles la production a stagné voire chuté, constituera certainement un défi », a expliqué un expert agricole à IRIN.

Le financement

Amadou Tidiane Wane, ingénieur agronome, estime qu’il faut 335 millions de dollars américains pour atteindre une production de riz de 534 000 tonnes par an, une somme équivalente au budget total consacré à l’agriculture au cours des cinq dernières années.

Jusqu’à présent, le gouvernement n’a annoncé qu’une subvention de 23,7 millions de dollars pour venir en aide aux populations rurales vulnérables, mais il n’a pas indiqué combien il comptait investir dans son plan global de développement à long terme de l’agriculture.

S’il est vrai qu’il y a beaucoup de terrains disponibles, il faudrait investir jusque 7 181 dollars pour rendre cultivable un hectare de ces terres, selon M. Gaye, sans compter les coûts futurs, liés à l’entretien de cette superficie.

Actuellement, les producteurs de riz du Sénégal comptent sur les crédits des investisseurs pour se procurer des semences, des engrais et des pesticides. Sans ces crédits, ils ne peuvent acheter ni engrais ni pesticides, dont les prix augmentent aussi régulièrement.

De même, les usines de traitement du riz, qui achètent le riz paddy aux producteurs et le transforment en riz blanc comestible, ne peuvent qu’acheter le riz à crédit, ce qui crée une situation inextricable, selon M. Gaye.

La production de riz est cependant perçue comme un investissement à risque compte tenu des problèmes environnementaux. Selon des associations de producteurs, en 2006, la moitié des graines de riz du bassin du fleuve Sénégal (nord) ont été mangées par les oiseaux avant la récolte.

Dans les années 1990, la banque nationale avait d’ailleurs cessé d’accorder des prêts aux producteurs de riz car bon nombre d’entre eux n’avaient pu rembourser leurs dettes.

« Si l’objectif est l’autosuffisance en riz, le problème du crédit doit être résolu. L’Etat doit régler ce problème et accorder des prêts aux paysans. Sans crédit, ils ne peuvent rien faire », a affirmé Abdou Fall, directeur exécutif de l’agence pour le développement agricole.

Une solution au problème du crédit

Pour résoudre le problème du crédit, Woré Gana Seck, présidente du Conseil des organisations non-gouvernementales d’appui au développement (CONGAD), propose que les investisseurs et les bailleurs de fonds aident à fonder des banques coopératives offrant des prêts à des taux d’intérêts faibles, pour éviter que les producteurs ne soient endettés auprès des institutions financières internationales.

« Les paysans doivent être parties prenantes au système de crédit, de sorte qu’en cas de menace de mauvaise récolte, s’ils ne peuvent rembourser leurs prêts, chacun puisse amortir le choc au lieu de voir les possibilités de crédit réduites davantage », a expliqué M. Gaye.

On devrait effacer l’ardoise des producteurs de riz qui se voient refuser l’accès au crédit parce qu’ils n’ont pu rembourser leurs prêts par le passé, a préconisé l’ONG Autosuffisance, développement et intégration, dans un communiqué de presse publié le 25 avril.

Pour M. Fall de l'agence de développement agricole, cela nécessitera le soutien des bailleurs de fonds et des institutions financières internationales, qui semblent d’ailleurs prêts à augmenter le montant de leurs contributions financières en prévision de la crise alimentaire qui pourrait frapper les pays tributaires des importations pour leur approvisionnement alimentaire.

Ainsi, début avril, la Banque mondiale avait annoncé qu’elle doublerait pratiquement le montant des prêts affectés au secteur agricole en Afrique subsaharienne, en le portant de 450 millions de dollars à 800 millions de dollars, tandis que Louis Michel, Commissaire européen au développement, avait indiqué que le Fonds européen de développement doublerait ses financements d’ici 2009 en les portant à 1,8 milliard de dollars.

Mais l’économiste sénégalais Ibrahima Sène souhaiterait voir ces fonds investis dans une rénovation totale du secteur agricole, et non dans la production du riz uniquement.

« Le projet du gouvernement […] ne s’attaque pas encore à tous les produits agricoles, notamment à l’arachide et au mil, et il ne dit pas comment les paysans vont surmonter le problème du prix des engrais et du carburant pour pouvoir atteindre ces objectifs ».

Innovation

Ailleurs en Afrique de l’Ouest, pour parvenir à l’autosuffisance, des riziculteurs créent de nouvelles variétés de riz, adaptées à l’environnement local, qui ont une maturation précoce, sont résistantes aux maladies et ont un goût qui plaît aux communautés locales ; ils ont également créé des dispositifs destinés à protéger les cultures des oiseaux.

L’Alliance pour une révolution verte en Afrique a ainsi lancé un projet dans 10 pays d’Afrique de l’Ouest, notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger, pour implanter ces variétés de riz, et le Sénégal pourrait rejoindre ce groupe de pays au cours des prochains essais (si les financements le permettent), selon Stella Kihara, porte-parole du projet.

Pour Madani Tall, directeur des opérations de la Banque mondiale, il s’agit encore de savoir si l’objectif pourra être atteint ou pas.

« D’importateur de riz, le Sénégal ne deviendra pas autosuffisant en riz par un simple coup de baguette magique. Cela ne pourra se faire que grâce à des efforts et à une réforme progressive et rationnelle du système agricole ».

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