Les tribulations des déplacés des banlieues sud de Beyrouth

En quittant leur domicile de la banlieue sud de Beyrouth, au troisième jour du conflit de juillet 2006 entre le Hezbollah et Israël, la veuve Salam Hassoun et ses trois enfants ne savaient pas qu’ils n’y reviendraient plus.

Les bombardements de l’armée israélienne avaient fait plus d’un million de déplacés libanais dans le pays, mais ce sont les banlieues sud contrôlées par le Hezbollah, où vivaient quelque 850 000 personnes, qui ont subi les bombardements les plus intenses, avec environ 942 frappes aériennes en 34 jours de guerre, selon les chiffres de l’armée libanaise.

Une de ces bombes a détruit l’immeuble de Mme Hassoun. Selon le Haut Conseil des secours (HRC) du gouvernement libanais, 219 immeubles ont été détruits entièrement, 150 autres l’ont été partiellement et 233 autres ont été endommagés.

Près de deux ans après, la veuve Salam Hassoun et d’autres habitants de la banlieue sud sont retournés dans leur ancien quartier, ce mois-ci, pour emménager dans le premier bloc d’appartements nouvellement construit. Mais ils se sont alors retrouvés au cœur d’un conflit politique entre le gouvernement et l’opposition, dirigée par le Hezbollah, conflit qui a ralenti les travaux de reconstruction et laissé bon nombre de familles déplacées endettées à hauteur de plusieurs dizaines de milliers de dollars.

« Je remercie le Hezbollah de nous avoir donné 12 000 dollars américains d’indemnités, mais cette somme était insuffisante pour redémarrer une nouvelle vie »


« Je remercie le Hezbollah de nous avoir donné 12 000 dollars d’indemnités, mais cette somme était insuffisante pour redémarrer une nouvelle vie », a affirmé Mme Hassoun. « Le gouvernement ne m’a rien versé et actuellement je me retrouve avec une dette bancaire de 17 000 dollars ».

Promesses d’indemnisation

Après la guerre du mois de juillet, déclenchée à la suite de la capture, par des militants du Hezbollah, de deux soldats israéliens lors d’une attaque transfrontalière, Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, s’était engagé à reconstruire toutes les maisons détruites pendant le conflit. Le parti religieux avait versé une première indemnisation de 12 000 dollars à chaque famille touchée par les bombardements, grâce à un don de 150 millions de dollars offert par l’Iran, principal soutien du Hezbollah.

En octobre 2006, le Premier ministre Fouad Siniora avait lancé un appel aux bailleurs de fonds internationaux pour solliciter 1,3 milliard de dollars destinés à financer des projets de reconstruction post-conflit. Jusqu’à présent, le gouvernement dit n’avoir reçu que 748,3 millions de dollars, versés en grande partie par l’Arabie Saoudite et les autres pays du Golfe, et avoir investi 466,3 millions dans des projets de reconstruction – dont 141,1 millions dans la banlieue sud.

Pour dédommager les familles ayant perdu leur maison pendant la guerre, le gouvernement avait également promis de leur verser deux fois 26 666 dollars.

Dissensions politiques

Depuis décembre 2006, toutefois, le Hezbollah anime le mouvement d’opposition à la coalition gouvernementale. Il a quitté le gouvernement, qu’il accuse de mener une politique favorable aux intérêts des Etats-Unis et d’Israël, et a refusé de prendre part à l’élection du remplaçant de l’ancien président Emile Lahoud, dont le mandat a expiré en novembre 2007.

Le mouvement de coalition, formé par les partis sunnite, druze et chrétien est soutenu par les Etats-Unis, la France et le gouvernement sunnite d’Arabie Saoudite, alors que le Hezbollah (chiite), le mouvement Amal et leur allié chrétien dans l’opposition sont soutenus par la Syrie et le gouvernement chiite d’Iran.

Selon les représentants de la Waad (promesse en arabe), la société de construction du Hezbollah, les dissensions politiques ont entravé leurs projets de reconstruction de la banlieue sud.

« Notre premier objectif est de reconstruire les banlieues dès que possible car les populations ont contribué à la victoire du Hezbollah pendant le conflit du mois de juillet, et cette victoire ne sera pas complète tant que nous n’aurons pas reconstruit toutes les maisons », a expliqué à IRIN Hassan Jeshi, directeur général de la Waad.


Photo: Rami Aysha/IRIN
Une maquette réalisée par la Waad montrant à quoi ressemblera les banlieues sud de Beyrouth lorsque les travaux de reconstruciton seront achevés en fin 2009

« La société Waad fait face à de nombreux obstacles. Deux ans après le conflit, le gouvernement n’a payé que 55 pour cent du premier versement des indemnités promises aux habitants, ce qui signifie qu’il n’a versé qu’un quart environ du montant total des indemnités promises », selon M. Jeshi.

La Waad a demandé au gouvernement de lui verser directement les indemnités promises aux habitants afin de financer la reconstruction des maisons, mais le gouvernement s’y oppose, soutenant que ces sommes seront versées individuellement aux habitants.

Mais, pour le gouvernement, le paiement des indemnités s’est révélé complexe parce que bon nombre d’immeubles de la banlieue sud avaient été construits illégalement pendant la guerre civile de 1976-1990, ou parce que les habitants ne possédaient pas de documents officiels attestant qu’ils étaient locataires ou propriétaires.

Sur les 17 904 familles des banlieues sud dont les dossiers ont été traités, environ 13 706 ont reçu des chèques d’indemnisation, selon le site web du HRC consacré au programme de reconstruction après la guerre de juillet.

Statut des banlieues

Le statut des banlieues sud est depuis longtemps un point de divergence entre le Hezbollah et ses rivaux. Les détracteurs du Hezbollah l’accusent de diriger un « Etat dans l’Etat », de transformer les banlieues en zones de sécurité du Hezbollah, interdites d’accès à l’armée et à la police libanaises et où les factures restent impayées.

Pour sa part, le Hezbollah accuse le gouvernement de ne pas offrir à ces zones des services appropriés, notamment l’électricité, une doléance qui avait déclenché les émeutes meurtrières du mois de janvier.

Hoda Alam el Din, professeur d’architecture à l’université américaine de Beyrouth (AUB) et membre du comité consultatif de la Waad, a rejeté les accusations selon lesquelles les constructions des banlieues sud étaient illégales.

« Seuls deux des 219 immeubles [détruits] étaient illégaux et nous avons trouvé une solution : nous avons racheté les terrains pour pouvoir reconstruire les immeubles dessus », a-t-elle indiqué.

Résidents endettés

En raison du retard de paiement des indemnités, de nombreux habitants de la banlieue sud se retrouvent endettés auprès du Hezbollah, qui leur avait fait signer des documents officiels autorisant la Waad à reconstruire leurs maisons et à recueillir leurs indemnités dès qu’elles seraient versées – et si elles sont versées – par le gouvernement.

Les frais de location payés pendant leur déplacement et l’achat de nouveaux meubles ont endetté davantage les habitants.


Photo: Rami Aysha/IRIN
Clés d'appartements de l'immeuble Kazma, le premier bloc résidentiel reconstruit par la Waad. Bon nombre de résidents n'ont pas encore été indemnisés par l'Etat et doivent près de 50 000 dollars au Hezbollah pour les travaux de reconstruction


Salam Hassoun a notamment expliqué qu’elle avait dépensé près de 9 000 dollars en frais de location, entre fin septembre 2006 et janvier 2008, le Hezbollah ayant contribué à hauteur de 4 000 dollars. Mme Hassoun a également contracté un prêt de 17 000 dollars dans l’intention d’acheter des meubles et de faire quelques aménagements dans l’appartement construit par la Waad.

Mme Hassoun doit aussi 48 000 dollars à la Waad pour la reconstruction de son appartement, une somme qu’elle remboursera dès qu’elle recevra ses indemnités du gouvernement. Pour l’instant, elle n’a pas encore reçu son premier paiement.

« Grâce à Dieu, j’ai pu emménager de nouveau ici, mais je ne suis pas heureuse parce que je n’ai pas de meubles à placer dans mon appartement vide », s’est désolée Mme Hassoun. « Nous sommes les victimes d’une nouvelle guerre que nous livre le gouvernement parce que nous soutenons le Hezbollah et l’opposition ».

Selon M. Jeshi de la société Waad, malgré le retard des indemnisations, la société est en train de reconstruire 200 des 219 immeubles détruits, grâce à des « financements propres », a-t-il indiqué, en allusion à l’Iran, qui finance le Hezbollah. M. Jeshi espère finir les travaux d’ici à la fin 2009.

A ce jour, sur les 150 immeubles partiellement détruits, la Waad en a réparé 105, et les 1 470 familles qui y habitaient s’y sont toutes réinstallées. Sur les 219 immeubles entièrement détruits, un seul a été reconstruit, ce qui signifie que sur les 3 405 familles dont les maisons ont été complètement détruites, seules 25 ont pu être relogées.

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