Des enfants mendiants affamés à l’assaut des villes du nord

La flambée des prix des denrées alimentaires a contraint les familles villageoises du nord du Nigeria à envoyer leurs enfants affamés – dont certains n’ont pas plus de quatre ans – mendier leur pitance à Kano et dans d’autres villes du nord, selon les autorités de la région.

« C’est vraiment épouvantable », a confié à IRIN Bala Mohammed, directeur du Societal Reorientation Directorate, une agence publique de l’Etat de Kano. « Au cours des derniers mois, nous avons observé une augmentation inquiétante du nombre d’enfants mendiants dans la ville ».

Des groupes d’enfants sales sillonnent les rues de Kano. Vêtus de haillons, ils tiennent dans leurs mains une sébile et se faufilent entre les voitures sous la chaleur et dans la poussière.

Selon les autorités, l’afflux de jeunes mendiants est plus important à Kano, capitale du Nord, mais toutes les autres villes de la région sont touchées par ce phénomène.

« Le nombre de mendiants a nettement augmenté, ici, au cours des derniers mois », a reconnu Salihou Mohammed, du National Council for the Welfare of Destitutes, une organisation non-gouvernementale (ONG) musulmane sise à Kaduna, une autre ville du nord du Nigeria. « Il suffit de se déplacer dans les grandes villes du nord pour se rendre compte du nombre important d’enfants mendiants », a-t-il ajouté.

Une tradition dévoyée

D’après Salihou Mohammed, les familles villageoises éprouvent de plus en plus de difficultés à nourrir leurs enfants, ce qui les poussent à prendre des mesures aussi désespérées et à « les amener en ville [sous prétexte] de leur faire apprendre le Coran », a-t-il souligné.

Pendant des générations, les familles villageoises ont envoyé leurs enfants s’instruire auprès de maîtres coraniques, mais ce qui se passe actuellement est différent, a-t-il fait remarquer. « Les parents utilisent l’apprentissage du Coran comme prétexte […], mais leur véritable intention est de se débarrasser des enfants parce qu’ils n’ont pas assez de ressources pour les nourrir ».

Selon Auwalu Danbala, un maître coranique qui dirige une des écoles coraniques de Kano, appelées « makarantar allo » en haoussa – une des langues parlées au Nigeria -, le nombre d’admissions a considérablement augmenté.

« J’ai reçu plus d’élèves au cours des trois derniers mois que pendant les cinq dernières années réunies », a-t-il confié à IRIN.

« Les parents nous amènent leurs enfants et ne se soucient jamais de venir leur rendre visite ou de leur envoyer de la nourriture ou de l’argent pour leur entretien », a-t-il déploré. « Nous n’avons pas d’autre choix que de les envoyer mendier ».

Pourquoi maintenant ?

Jusque récemment, les familles villageoises parvenaient généralement à nourrir leurs enfants, a indiqué Sabo Nanono, responsable à Kano de la branche locale de la All Farmers Association of Nigeria.

« Pendant des générations, les paysans ont eu des récoltes qui leur permettaient de nourrir leur famille toute l’année et de vendre les excédents au marché pour gagner de l’argent et couvrir d’autres besoins ».

« Mais les agriculteurs de la région ont enregistré de très mauvaises récoltes, la saison dernière », a déploré M. Nanono. Les pluies, qui tombent généralement pendant quatre mois, de mai à août, ont duré moins de trois mois et ont commencé plus tard que prévu. En outre, les cultures qui avaient pu résister aux pluies ont été détruites par les criquets, a-t-il ajouté.

« Les paysans n’ont pas assez de nourriture pour nourrir leurs familles et n’ont pas d’argent pour acheter des vivres, vendus très cher au marché », a souligné M. Nanono.

Avec les pénuries alimentaires observées tant à l’échelle nationale qu’internationale, les commerçants du marché des céréales de Dawanau, à Kano, le plus grand marché d’Afrique de l’Ouest, ont augmenté leurs prix.

Selon Magaji Ahmad, un des commerçants, depuis le mois de septembre, le prix d’un sac de maïs de 50 kilos a doublé, passant de 21 à 42 dollars américains, le prix du sac de mil est passé de 29 à 42 dollars et le sac de pois chiches, qui se vendait à 58 dollars, coûte désormais 100 dollars, a-t-il ajouté.

Pas de solution en vue

Les enfants mendiants ne se contentent pas de traîner autour des restaurants et des supermarchés de Kano, ils passent aussi de maison en maison.

« Le nombre d’enfants qui viennent frapper à ma porte a considérablement augmenté ces deux derniers mois », a déploré Zainab Ali, femme au foyer.

Aïcha Balogun, une autre femme de Kano, a confié à IRIN qu’elle hébergeait actuellement deux jeunes mendiants de l’Etat voisin de Jigawa, un garçon de quatre ans et son frère de six ans, qui avaient vécu dans les rues de Kano au cours des trois derniers mois.

« Lorsqu’ils sont venus mendier chez moi, j’ai remarqué qu’Abba [le plus jeune] avait été circoncis récemment et que son pénis était enflé et infecté », a dit Mme Balogun.

Selon les autorités, ces enfants peuvent basculer dans la pédophilie, la drogue ou être parfois victimes de meurtres rituels. Et à la longue, ils peuvent même constituer une menace sociale, a fait remarquer Bashir Ibrahim, un habitant de Kano : « Au fil du temps, leur faim peut se transformer en colère ».

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