L’inflation creuse l’écart entre les riches et les pauvres

Samir Mohammed a deux emplois. Fonctionnaire du gouvernement le matin, il parcourt les rues de Damas, l’après-midi, au volant de son taxi. Pour Samir, qui vit avec son épouse et leurs cinq enfants à Yarmouk, en banlieue de Damas (sud), ces lourds horaires de travail sont le seul moyen de s’en sortir financièrement.

Même avec deux emplois, pourtant, Samir, comme beaucoup de Syriens, trouve la vie de plus en plus hors de prix, ses charges mensuelles atteignant en moyenne 20 000 livres syriennes (400 dollars américains), alors que ses deux emplois ne lui rapportent que quelque 18 000 livres syriennes (360 dollars). Selon Samir, ses charges mensuelles s’élevaient à environ 10 000 livres syriennes (200 dollars) il y a encore deux ou trois ans.

Le contraste entre la vie de Samir et l’affluence croissante constatée à Damas est frappant. Si les magasins luxueux de style occidental qui vendent chaussures de marques et montres suisses sont de plus en plus nombreux mois après mois, pour la plupart des Syriens, ils restent résolument hors de prix.

« Les prix sont devenus démentiels et cela continue de jour en jour », s’est insurgé Samir. « Aujourd’hui, je vois beaucoup plus de riches, mais aussi beaucoup plus de pauvres ».

La situation de Samir reflète une tendance préoccupante en Syrie : l’écart se creuse entre les riches et les pauvres et une grande partie de la société n’arrive plus à s’en sortir financièrement, à l’heure où l’économie du pays passe péniblement d’un contrôle central datant de l’ère soviétique à la dangereuse liberté des forces du marché.

Au cours d’une étude menée dernièrement par le Centre économique syrien (SEC) auprès de 1 000 personnes, à Damas, 70 pour cent des sondés pensaient que leur situation financière s’était « sérieusement aggravée » au cours des deux dernières années.

D’après Safi Shoujaa, directeur du SEC, l’écart entre les riches et les pauvres s’est considérablement creusé. « En Syrie, le taux de croissance s’élève à pas moins de six pour cent, mais la question est de savoir à qui profite cette croissance. Selon certains économistes, 70 pour cent du produit intérieur brut profitent à seulement 30 pour cent des Syriens ».

Une croissance qui bénéficie aux riches

Selon la dernière étude exhaustive de la pauvreté en Syrie menée par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en 2005, 11,4 pour cent de la population, soit près de deux millions d’individus, n’ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins alimentaires et non-alimentaires de base. D’après ce rapport, la croissance économique de la Syrie ne bénéficie pas aux pauvres et les inégalités en matière de richesse ont augmenté entre 1997 et 2004, le coefficient Gini passant de 0,33 à 0,37 (inventé par le statisticien italien Corado Gini, le coefficient Gini permet de mesurer les inégalités de répartition des revenus ou les inégalités de répartition des richesses).

Le rapport, adopté par le gouvernement, est devenu l’un des principaux piliers de son dixième plan économique sur cinq ans.

« Partout, l’augmentation de la pauvreté est une des conséquences de la croissance économique », a déclaré à IRIN Shaza el Jondi, chef de l’équipe chargée de la réduction de la pauvreté aux bureaux du PNUD à Damas, « et cette croissance ne se fait pas en faveur des pauvres ».

Inflation

Depuis la publication du rapport 2005 du PNUD, de nombreux économistes estiment que la situation s’est aggravée, la transition vers une économie de marché ayant progressé et l’inflation des prix des vivres et du carburant ayant grimpé en flèche.

« La hausse considérable des prix et la baisse du pouvoir d’achat des populations ne sont pas un secret. Nous les ressentons tous », a expliqué M. el Jondi du PNUD. À en croire les économistes syriens, l’année 2007 aurait été marquée par une explosion des prix, sans que les salaires ne suivent. De nombreux fruits et légumes ont vu leur prix doubler, tandis que les loyers ont augmenté de 300 pour cent.

Si le gouvernement estimait l’inflation moyenne à 5,5 pour cent en 2007, selon certains observateurs indépendants, elle s’élèverait à pas moins de 30 pour cent ; elle est la conséquence des mauvaises récoltes, de l’afflux de plus de 1,5 million de réfugiés irakiens ainsi que d’une saison touristique réussie, autant de facteurs qui ont contribué à grever les ressources au maximum.

Réforme des subventions

Par ailleurs, la Syrie lutte pour réformer son système de subventions de moins en moins viable et équitable, et cela pénalise également les plus pauvres.

« Auparavant, les revenus des populations étaient complétés par l’aide gouvernementale, mais aujourd’hui, à mesure que nous avançons vers une économie de marché, l’aide versée par le gouvernement est en train d’être réduite et la société se privatise davantage », a expliqué M. Shoujaa du SEC. « Les riches qui ont leur propre affaire perçoivent les revenus supplémentaires, mais les pauvres doivent payer davantage pour maintenir leur niveau de vie ».

Le secteur de la santé offrirait un exemple type des difficultés sociales liées à la transition vers l’économie de marché. Ces dernières années, en effet, la qualité et la quantité des services de santé publique ont diminué, ce qui a contraint les populations à se tourner vers le secteur privé, plus cher, pour pouvoir bénéficier des services de base.

La tentative récente du gouvernement de réduire ses subventions sur le diesel a provoqué un tel tollé que le projet a dû être abandonné. Au cours de l’étude du SEC, 64 pour cent des personnes interrogées ont déclaré qu’elles préfèreraient verser une somme au gouvernement plutôt que de devoir renoncer à la subvention sur le carburant, tant celle-ci est importante pour leur permettre de maintenir leur niveau de vie.

Campagne d’investissements dans le nord-est

Selon le gouvernement, la réduction de l’écart croissant entre les riches et les pauvres est une priorité.

Cette semaine, la Commission de planification publique (SPC) a lancé une campagne d’investissements en faveur des régions du nord-est, les plus pauvres de Syrie, pour obtenir plus de 65 milliards de livres syriennes [1,3 milliard de dollars américains] d’investissements. Le projet de création d’une nouvelle cité industrielle dans la région a également été lancé, en collaboration avec le PNUD.

« Le gouvernement devrait adopter une politique consistant à augmenter les impôts des riches et à diminuer ceux imposés aux populations pauvres. Si le gouvernement applique pleinement le concept d’économie de marché, les pauvres seront ruinés »

« Il y a 81 000 personnes sans emploi rien qu’à Deir Ezzor [une ville du nord-est] ; ces projets permettront à ces gens de trouver du travail », a déclaré Tayssir Raddawi, qui dirige la SPC.

« Les investissements sont le facteur de développement le plus important. Ils entraînent une augmentation de la production, des exportations et des opportunités d’emploi », a ajouté Ahmed Rhazaoui, directeur des bureaux syriens du PNUD, à l’occasion du lancement du projet.

D’autres projets sont également en cours de lancement ; ils concernent notamment la création d’un fonds de protection sociale, qui permettra d’apporter un soutien financier direct aux personnes qui en ont le plus besoin, ainsi que l’augmentation du niveau d’éducation et des compétences professionnelles des populations les plus pauvres.

Toutefois, pour M. Shoujaa du SEC, des réformes de fond sont nécessaires si l’on veut éviter que l’écart de la richesse ne provoque une crise. « Le gouvernement devrait adopter une politique consistant à augmenter les impôts des riches et à diminuer ceux imposés aux populations pauvres », a-t-il estimé. « Si le gouvernement applique pleinement le concept d’économie de marché, les pauvres seront ruinés ».

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