Le dépistage sans traitement accentue les frustrations

Saico Djau est profondément frustré. Ce conseiller et technicien de laboratoire peut effectuer le dépistage du VIH, il peut faire le test de confirmation en cas de résultat positif, mais il ne peut rien de plus : il n’y a pas d’antirétroviraux (ARV) disponibles dans l’archipel des Bijagos, en Guinée Bissau.

M. Djau doit alors annoncer la mauvaise nouvelle aux patients dépistés positifs au VIH et renvoyer les femmes enceintes séropositives dans leur tabancas (villages), avec la forte probabilité qu’elles puissent transmettre le virus à leur enfant.

« Je me sens si mal de faire cela », a dit M. Djau, déprimé. « Je n’ai aucun moyen d’aider une femme enceinte [séropositive] à avoir un bébé en bonne santé ».

M. Djau travaille à l’hôpital Marcelino Banca, sur l’île de Bubaque, la deuxième plus grande des quelque 80 îles de l’archipel des Bijagos, où vivent environ 35 000 personnes. Bissau, la capitale bissau guinéenne, se trouve à cinq ou six heures de là en pirogue à moteur, à un coût que peu de résidents de cet archipel pauvre peuvent supporter.

« Aller à Bissau pour un traitement [ARV] ? Impossible, pour des raisons économiques et psychologiques. Si le Programme national de lutte contre le sida veut de bons résultats, il ne doit pas attendre que les populations locales se rendent à Bissau », a estimé M. Djau.

A une centaine de mètres du laboratoire sommaire et de la pièce où M. Djau conseille les patients, se trouve la salle réservée au traitement de la tuberculose, où l’infirmier Joao Domingos exprime la même frustration.

Bon nombre des patients tuberculeux sont aussi co-infectés au VIH. Lorsqu’ils se sentent mieux, M. Domingos les renvoie chez eux avec un traitement contre la tuberculose et des colis alimentaires. La tuberculose peut être soignée, mais une autre infection opportuniste liée au VIH/SIDA apparaîtra. « Ce n’est pas bon », a dit M. Domingos.

Tant de problèmes

Effectuer le test de dépistage du VIH sans pouvoir offrir de traitement était la règle en Afrique il y a une dizaine d’années, lorsque le coût des ARV était au-delà des rêves de la majorité des patients.

Aujourd’hui, des ARV à moindre prix et les fonds alloués à leur distribution existent. La situation qui prévaut dans l’archipel des Bijagos est donc d’autant plus frustrante pour les soignants et les patients qu’elle pourrait être différente.

Dans ce pays de 1,4 million d’habitants où la prévalence du VIH tourne autour de quatre pour cent, les programmes de prévention de la transmission du virus de la mère à l’enfant sont disponibles uniquement dans la capitale. En novembre 2007, 776 personnes recevaient une thérapie antirétrovirale, dont plus de la moitié à Bissau.

« Idéalement, le paquet global ‘dépistage et traitement’ devrait être mis en place partout dans le pays, mais de nombreux facteurs l’empêchent encore », a dit Magda Queta, du Secrétariat national de lutte contre le sida. « Nous ne pouvons attendre que tout soit en place avant de commencer à dépister ».

Adrien Were, représentant du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme à Bissau a expliqué que son organisme et la Banque mondiale avaient concentré leurs ressources VIH/SIDA dans cinq régions prioritaires, laissant les six restantes –dont les Bijagos- pour d’autres bailleurs de fonds à une date ultérieure.

Même dans les régions dites prioritaires, la réponse est lente. M. Were a cité la coordination, le suivi et la logistique parmi les problèmes principaux.

L’argent est disponible, mais faire parvenir ces achats en Guinée Bissau est un cauchemar. Avec un seul vol hebdomadaire en provenance du Portugal et un vol quotidien venant du Sénégal, les médicaments antirétroviraux restent souvent bloqués dans les aéroports de Lisbonne et Dakar.

Par bateau, la situation est encore pire, a dit M. Were. Les agents maritimes confondent souvent la Guinée Bissau, la Guinée Conakry et la Guinée équatoriale. Des moustiquaires pour Bissau sont arrivées à Conakry, ou même, ailleurs dans la région, des microscopes ont été envoyés au Cap Vert.

« Il y a un énorme problème pour nous », a reconnu M. Were.


Photo: Mercedes Sayagues/PlusNews
Pour Saico Djau, laisser partir des femmes enceintes séropositives sans pouvoir leur offrir de traitement est un déchirement

A l’intérieur des terres, le test de dépistage du VIH couramment utilisé nécessite une chaîne du froid, difficile à garantir avec des coupures de courant chroniques, un approvisionnement en carburant cher et irrégulier, et une maintenance des groupes électrogènes défaillante.

Un autre test VIH qui ne nécessite pas de chaîne du froid a été commandé, a expliqué Paula Luaces, chargée du suivi et évaluation pour le Fonds mondial.

Les tests de charge virale (qui évaluent la quantité de virus dans le sang) ne peuvent pas être faits dans le pays, et les tests CD4 (qui mesurent la résistance du système immunitaire) sont effectués uniquement dans la capitale.

Un infirmier avec 38 ans d’expérience, comme M. Domingos, gagne moins de 28 000 francs CFA (66 dollars) par mois, et les salaires des fonctionnaires sont payés avec trois ou quatre mois de retard –souvent après des grèves et manifestations dans les rues.

« Il y a tellement, tellement, tellement de problèmes », a soupiré Mme Luaces.

Peu de tests

A Bubaque, M. Djau a noté que peu de gens osaient venir se faire dépister, par peur, ignorance, et aussi par manque d’ARV. Une poignée d’hommes jeunes ont fait le test, mais la majorité des candidats est constituée de femmes enceintes et de patients tuberculeux à qui un médecin a recommandé de faire le test.

M. Djau conserve soigneusement des données statistiques mais il n’en a envoyé aucune à Bissau au cours des six derniers mois. En mars, lorsqu’il est allé suivre une formation sur le dépistage du VIH à Bissau, il a reçu des formulaires à remplir pour les trois mois suivants, et depuis, plus rien. Pour envoyer les rapports mensuels, il devrait payer les photocopies de sa poche.

« A 100 francs CFA [0,20 dollar] la copie, je ne peux pas me le permettre », a-t-il dit.

La frustration de M. Djau et de M. Domingos reflète celle des patients séropositifs et des personnes qui en prennent soin.

« Savoir que tu es séropositif sans pouvoir avoir accès à aucun traitement ou soutien peut même aggraver ton état de santé », a déploré Indira Gomes Sambú, présidente de l’organisation non gouvernementale portugaise INDE, qui fournit des soins de base à domicile dans la capitale.

D’un autre côté, a-t-elle ajouté, il faut encourager le dépistage. « Une personne infectée qui comprend ce qu’est le sida fera attention à ne pas infecter les autres », a-t-elle estimé.

Cependant, le manque d’ARV dans l’archipel alimente la peur, le désespoir et les préjugés sur le VIH/SIDA, entretenant la perception qu’il s’agit d’une condamnation à mort.

Le chef de M. Djau était sur l’île de Bolama lorsqu’IRIN/PlusNews a visité l’hôpital de Bubaque. « A son retour, je vais lui dire que nous ne devrions pas continuer à dépister le VIH sans les traitements. Nous devons avoir les moyens de traiter ici », a dit M. Djau.

ms/ail