Diabète et VIH, un couple rarement heureux en ménage

Les difficultés rencontrées par les personnes vivant à la fois avec le VIH et le diabète en Afrique ont jusqu’à maintenant attiré peu d’attention, alors que l’interaction entre les deux pathologies est de mieux en mieux connue et que le nombre de cas de diabète sur le continent le plus touché au monde par le VIH est en hausse.

Selon la Fédération internationale du diabète (IDF), l’Afrique compterait aujourd’hui près de 10 millions de personnes souffrant du diabète.

L’IDF estime que ce nombre va augmenter de 95 pour cent d’ici 2010, sur un continent où quelque 24,7 millions de personnes vivent avec le VIH/SIDA : d’après les estimations de l’IDF, rappelées à l’occasion de la journée mondiale du diabète, le 14 novembre, les pays à revenus faibles et intermédiaires représenteront 80 pour cent des cas totaux de diabète en 2025, notamment en raison de l’évolution du mode de vie des populations –sédentarisation et modification des pratiques alimentaires.

Au Mali, comme dans la plupart des pays du continent, la recherche sur les personnes à la fois diabétiques et séropositives en est à ses balbutiements. L’ONG française Santé diabète Mali, qui intervient dans ce pays et dans plusieurs autres d’Afrique de l’Ouest, comme au Burkina Faso et en Guinée, a recensé « six ou sept » de ces malades au Mali, mais estime qu’ils pourraient être beaucoup plus nombreux.

« Certains patients [diabétiques] craignent que leur famille soit au courant et préfèrent cacher leur séropositivité, même au personnel soignant. C’est dû au fait que si les conséquences liées au diabète sont acceptées socialement, ce n’est pas le cas du VIH », a expliqué le docteur Ibrahim Nientao Junior, l’un des rares diabétologues au Mali, chef de projet recherche et médecin formateur à Santé diabète Mali.

Le diabète, qui pourrait être responsable de trois millions de décès dans le monde chaque année, selon l’Organisation mondiale de la santé, est une maladie chronique qui survient lorsque le pancréas ne produit plus assez d’insuline, une hormone qui régule le taux de sucre (glucose) dans le sang (diabète de type 1), ou lorsque l’organisme est incapable de fournir assez d’insuline ou d’utiliser l’insuline produite par le pancréas (type 2). L’hyperglycémie –un excès de sucre dans le sang- est l’un des effets les plus courants de cette maladie.

Interaction VIH/SIDA et diabète

Or l’interaction entre VIH/SIDA et diabète est de mieux en mieux établie. L’infection au VIH peut jouer un rôle dans l’augmentation du nombre de personnes souffrant de diabète, ou au moins de tolérance altérée au glucose (une glycémie inférieure au stade du diabète, mais supérieure à la normale), en raison des effets secondaires liés à certains antirétroviraux (ARV).

« Certaines thérapies [antirétrovirales] peuvent provoquer une insulinorésistance [réduction de la réponse de l’organisme à l’insuline] », a expliqué le docteur Gérard Raymond, président de l'Association française des diabétiques.

« Chez ceux à qui on a diagnostiqué le VIH et qui sont sous antirétroviraux, certains risquent de développer une tolérance altérée au glucose ou un diabète » [de type 2], a confirmé Kaushik Ramayia, président pour l’Afrique de l’IDF.

Un phénomène qui s’explique par le fait que « certains ARV ont une toxicité pancréatique », a précisé M. Nientao Junior. « Les ARV les plus incriminés sont les inhibiteurs de protéases, ... Comme c’est au niveau des cellules bêta du pancréas que la substance régulatrice du taux de sucre sanguin est sécrétée, une destruction de ces cellules par les ARV [peut] entraîner une hyperglycémie. »

Le risque de diabète et d’hyperglycémie associé à cette famille d’antirétroviraux, mais également à d’autres types de traitements contre le sida, a été signalé par la FDA, l’administration américaine chargée de la sécurité des médicaments, dès 1997.

Des études ont cependant souligné que le développement d’un diabète chez un patient séropositif dépendait aussi de facteurs classiques, tels que l’obésité, la mauvaise alimentation ou le manque d’exercice physique. Santé diabète Mali envisage de lancer une étude sur l’incidence des ARV sur le métabolisme dans les pays où l’ONG travaille.

Le diabète peut causer de graves lésions au niveau des nerfs, des vaisseaux sanguins et d’autres organes, tels que le coeur et les reins, à plus forte raison lorsqu’il n’est pas traité à temps.

Or, a constaté M. Nientao Junior, « plus de 90 pour cent des personnes infectées par le VIH et plus de 60 pour cent des [patients] diabétiques sont diagnostiqués très tardivement ».

Pour tenter de limiter le préjudice pour le patient, et donc augmenter les chances de succès de son traitement, il revient au médecin « de demander au patient [diabétique] son statut sérologique s’il constate par exemple des dermatoses spécifiques à [l’infection au VIH] », a suggéré Stéphane Besançon, directeur des programmes de Santé diabète Mali.

D’autant que l’ignorance de l’état sérologique du patient peut avoir de graves conséquences.

« Si le praticien n’est pas au courant de la séropositivité [du patient diabétique], il peut prescrire des médicaments qui vont diminuer l’effet des ARV. Il peut [aussi] y avoir une interférence entre les médicaments qui [risque de] plonger le patient dans le coma », a expliqué M. Nientao Junior.

Le coût élevé du diabète

L’autre souci auquel sont confrontées les personnes diabétiques et séropositives en Afrique est d’ordre financier, selon ce diabétologue. Car si de plus en plus de pays africains subventionnent les ARV, la prise en charge du diabète repose en revanche encore sur les épaules des patients.

Au Mali, le coût de la prise en charge globale du diabète (consultations, médicaments, analyses, transport jusqu’aux centres de soins) pour un patient qui doit s’injecter régulièrement de l’insuline peut atteindre 50 euros (73 dollars) par mois – hors de portée de près des deux tiers de la population qui vivent en dessous du seuil de pauvreté, selon les Nations Unies.

Cette situation est d’autant plus dommageable que l’organisme des patients atteints de diabète étant déjà affaibli, « les diabétiques séropositifs ont deux fois plus de chances de contracter des maladies opportunistes [liées au VIH/SIDA] », a noté M. Nientao Junior.

Or ces infections opportunistes sont généralement à la charge des patients, et leur coût « est parfois aussi lourd que celui du diabète », a-t-il poursuivi. « Elles entraînent des hospitalisations et des dépenses exorbitantes. Alors certains patients préfèrent se tourner vers des tradipraticiens qui vont leur proposer des plantes aux vertus "curatives" ».

Conséquence de ce fardeau économique, « l’espérance de vie [de ces patients est généralement] très faible, deux ans en moyenne », a-t-il noté, car même si le patient reçoit le soutien de sa famille au départ, le poids de la maladie devient tel qu’elle doit abandonner.

Pour certains acteurs de santé, et pour les patients eux-mêmes, cette situation relève de l’absurdité. « Les malades ne comprennent pas pourquoi tout est payant d’un côté et pas de l’autre, pourquoi il y a une très bonne prise en charge pour le sida et pas pour le diabète alors que les malades doivent [se faire] soigner de façon égale [pour leurs] deux pathologies », a souligné M. Besançon, faisant écho à de nombreux activistes de la lutte contre le diabète qui réclament davantage de moyens pour combattre cette affection.

hb/ail