« Nous devons faire un effort »

Dans un pays où la lutte contre le sida est financée en grande majorité par les bailleurs de fonds internationaux, que se passera-t-il si ces financements venaient à s’interrompre, s’inquiètent les personnes vivant avec le VIH et des acteurs de la lutte contre l’épidémie, qui tentent de réfléchir à des solutions pour pérenniser la lutte.

En retrait de la large rue bruyante et sale d’un bidonville de Port-au-Prince, des dizaines de patients attendent patiemment leur tour dans la cour du plus grand centre de traitement du VIH/SIDA de la capitale haïtienne, détournant les yeux à la vue de deux brancardiers qui sortent un corps recouvert d’un drap blanc.

Entre 140 000 et 150 000 personnes ont franchi en 2006 le portail du centre Gheskio, situé dans une zone surnommée « Kosovo » par certains de ses habitants, en raison des violences qui l’ont secouée à plusieurs reprises au cours des dernières années.

Les patients séropositifs y reçoivent leur traitement antirétroviral en grande partie grâce au financement du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, et du Plan d’urgence du président George Bush contre le sida (Pepfar), les deux principaux bailleurs de fonds de la lutte contre l’épidémie dans ce pays des Caraïbes le plus touché par l’épidémie.

L’infection au VIH n’est pas la seule chose que partagent bon nombre de ces patients : ils ont aussi en commun d’être souvent jeunes, majoritairement de sexe féminin, parfois co-infectés par la tuberculose, et presque toujours issus des catégories les plus pauvres de la population.

Dans un pays confronté à des années d’instabilité politique, à de grandes inégalités socio-économiques et où un enfant sur 12 n’atteint pas l’âge de cinq ans, selon les autorités, le VIH n’a fait que créer un fardeau supplémentaire pour une population déjà aux abois.

« Si vous connaissez la misère des gens, ils se lèvent très tôt, sans manger, pour tenter d’aller trouver de quoi survivre, ils finissent à la nuit [tombée], et quand ils rentrent le soir [dans les bidonvilles], ils sont victimes des gangs », a déploré le docteur Jean-William Pape, co-fondateur et directeur des centres Gheskio.

Dans ces conditions, le seul espoir d’accès à la prévention et au traitement du VIH réside dans l’apport des bailleurs de fonds internationaux, mais les personnes infectées savent qu’il ne peut s’agir d’une solution à long terme.

« A chaque fois que nous prenons un comprimé, nous remercions les populations des pays [riches] qui travaillent dur pour payer des taxes qui payent nos médicaments », a dit Jean-Sorel Beaujour, directeur exécutif de l’Association de solidarité nationale des personnes infectées et affectées par le VIH/SIDA (ASON).

« Mais nous avons peur : s’il y a un problème, que va faire le gouvernement pour payer nos médicaments ? », a-t-il ajouté.

Cet effort, pour la Plateforme haïtienne des personnes vivant avec le VIH (PHAP+), une structure qui regroupe des associations de personnes séropositives, pourrait commencer par constituer un fonds de solidarité gouvernemental qui permettrait d’assurer la continuité des traitements.

« Nous aussi, nous payons des taxes, l’Etat a dépensé beaucoup d’argent pour le lobbying politique international. Ces dépenses peuvent [financer] des soins. C’est une nécessité », a-t-il estimé.

Trouver les moyens d’autofinancer la lutte

Une urgence qu’a reconnu le docteur Brunel Delonnay, assistant du directeur exécutif de l’Unité de coordination des programmes IST [infections sexuellement transmissibles]/VIH/SIDA, paludisme et tuberculose, l’organisme chargé de la lutte contre le sida, et à laquelle les autorités entendent répondre, a-t-il dit.


Photo: Anne Isabelle Leclercq/IRIN
Sur les hauteurs de Port-au-Prince, la capitale haïtienne

« Haïti a un problème financier énorme, mais [nous] avons aménagé un axe stratégique pour la création de moyens de pérennisation des programmes [VIH/SIDA], l’Etat prévoit une ligne budgétaire » dans le plan stratégique de lutte contre le sida 2008-2011, a-t-il dit, rappelant que c’était également l’Etat qui prenait en charge l’entretien des infrastructures sanitaires et le paiement des travailleurs de la santé publique.

Au-delà du financement de la lutte contre le sida, c’est la question du financement de l’ensemble du système de santé qui se pose, estiment plusieurs intervenants dans la lutte, car dans les conditions de pauvreté que connaît Haïti, le VIH ne peut être considéré comme une menace isolée des autres maladies pour des populations dont 65 pour cent vivent en dessous du seuil de pauvreté, selon les Nations Unies.

« A quoi cela sert-il de soigner un patient contre le sida si c’est pour le voir mourir du paludisme ? », a résumé le docteur Pape, des centres Gheskio.

La manne financière et l’intérêt international que suscitent le sida sont alors vus comme une occasion de réhabiliter un système de santé totalement délabré : les principaux hôpitaux de province ont pour la plupart été construits pendant les deux décennies d’occupation américaine en Haïti, jusqu’en 1934. Conçues pour répondre aux besoins de milliers de personnes, ces structures doivent aujourd’hui en gérer des centaines de milliers.

« Le sida est une opportunité de renforcement du système de santé », a estimé le docteur Carl François, directeur technique du Programme Fonds mondial à la Sogebank, la Fondation qui gère les financements de l’organisme international en Haïti. « Par exemple, lorsque l’on créé des points de prestation de service, même si c’est sous le label sida, au moins, c’est fait ».

Qui doit payer ?

Qui doit payer et comment générer des ressources suffisantes pour prendre en charge le système, s’interrogent les acteurs, alors que la pauvreté rend toute barrière financière dans l’accès aux soins, comme le recouvrement des coûts, rédhibitoire ?

''... A quoi cela sert-il de soigner un patient contre le sida si c’est pour le voir mourir du paludisme ? ...''

Dans un pays où le secteur informel est prépondérant et où 32,7 pour cent des plus de 15 ans sont au chômage, selon les autorités, « il n’y a pas assez d’employeurs et d’employés pour financer une sécurité sociale », a noté M. François.

Dans un contexte de forte croissance démographique –entre quatre et cinq enfants par femme-, le modèle de financement actuel du système de santé, via des taxes prélevées par l’Etat, risque de ne pas être suffisant.

Il faut également trouver les moyens de former et de retenir les professionnels de la santé, dans un pays qui compte 1,2 médecin pour 10 000 habitants, en immense majorité dans les zones urbaines, et où plus d’un Haïtien sur quatre vit à l’étranger.

Les centres Gheskio, dont les trois principales activités tournent autour de la recherche scientifique opérationnelle, de la prise en charge des patients et de la formation, ont décidé de s’associer à cette réflexion sur l’avenir du système de santé en Haïti, en faisant intervenir des spécialistes internationaux en économie de santé publique pour « mettre à nu » les systèmes de santé dans le monde.

« Nous allons brièvement voir ce qui se fait dans les pays développés, mais nous intéresser surtout aux pays en développement pour voir ce qui peut être intégré », a expliqué le docteur Pape. « Notre système de santé doit-il être public ou privé ? Cofinancé ou pas ? Les autorités doivent-elles avoir un rôle de supervision ou d’exécution ? Il est urgent pour nos jeunes médecins et infirmières aussi de savoir dans quel système ils vont évoluer ».

Aussi urgent que pour les personnes vivant avec le VIH d’assurer leur avenir, quelles que soient les difficultés du pays.

« Nous sommes pauvres, mais nous devons faire un effort », a plaidé M. Beaujour.

ail/

Pour en savoir plus sur Haïti