Du cinéma pour combattre les idées fausses sur le sida

Dans un pays où plus d’un Haïtien sur quatre pense que le VIH/SIDA peut se transmettre par des moyens surnaturels, le cinéma se révèle parfois un allié de taille pour convaincre les populations qu’il y a des moyens de lutter contre l’épidémie.

Selon la quatrième Enquête mortalité, morbidité et utilisation des services (Emmus) menée en 2005-06 par l’Institut haïtien de l’enfance avec des financements internationaux, 32 pour cent des femmes et 23 pour cent des hommes ont déclaré que le VIH/SIDA pouvait se transmettre par des moyens surnaturels.

« Haïti est un pays dominé par la mentalité du magique, où il n’y a presque pas de maladie ou de mort naturelle », a expliqué à IRIN/PlusNews Arnold Antonin, cinéaste haïtien et auteur d’un film intitulé ‘Le Président a-t-il le sida ?’. « Le vaudou est un élément fondamental de la culture et on procède par exorcisme face aux maladies graves. Il est très difficile, quand cette vision de la maladie et de la mort est bien ancrée, d’aborder le problème [du sida] de manière rationnelle et scientifique ».

Dans un pays qui figure parmi les plus pauvres du monde et où deux adultes sur cinq sont analphabètes, le VIH est donc encore souvent vu comme un mauvais sort : il est dit d’une personne infectée qu’on lui a « envoyé la mort sida ».

Sorti en 2005 sur les écrans, alors que le pays était en proie à l’insécurité et aux violences liées aux gangs, et plusieurs fois récompensé par des prix internationaux, le film de M. Antonin, qui bouscule les croyances et les comportements sociaux, a eu un fort retentissement en Haïti.

‘Le Président a-t-il le sida ?’ raconte l’histoire de Nina, une jolie jeune fille qui tombe amoureuse de Dao, jeune star convoitée du Kompa, la musique populaire haïtienne. Ce dernier, étourdi par son succès, brûle la vie par tous les bouts mais croit être protégé du risque d’infection au VIH grâce au vaudou.

C’est Nina qui va faire prendre conscience à Dao de son aveuglement, et va le soutenir lorsque son infection au VIH sera confirmée. A travers leur histoire et celle de Larrieux, un politicien persuadé qu’il peut tout obtenir grâce à son pouvoir et son argent et n’accepte pas que Nina puisse refuser ses avances, M. Antonin a voulu adresser plusieurs messages à ses concitoyens.

« Le premier message c’était d’abord de dire que le sida est une maladie [bien réelle] dont on peut se prémunir, avec les préservatifs par exemple », a expliqué le cinéaste.

Un message qu’il n’est pas superflu de rappeler en Haïti puisque selon l’Emmus, 25 pour cent des femmes et 15 pour cent des hommes pensent qu’il n’existe aucun moyen de se protéger de l’infection –une proportion qui dépasse 40 pour cent des femmes dans le département rural du Centre, au coeur du pays.

''... Haïti est un pays dominé par la mentalité du magique, où il n’y a presque pas de maladie ou de mort naturelle ... Il est très difficile, quand cette vision de la maladie et de la mort est bien ancrée, d’aborder le problème [du sida] de manière rationnelle et scientifique...''

M. Antonin a aussi souhaité s’élever contre la stigmatisation liée au VIH, toujours très vive en Haïti. Il a voulu encourager ses concitoyens à « ne pas aller chez le sorcier ou le pasteur mais chez le médecin, si on a le sida ou si on pense l’avoir », et enfin à respecter les femmes, principales victimes du VIH et des violences, y compris sexuelles, en Haïti.

Le pouvoir du cinéma

Pour faire passer ces messages, il a opté pour la fiction plutôt que pour le documentaire après avoir constaté que l’influence du cinéma était bien plus grande.

« J’ai réalisé des documentaires sur les ‘enfants du sida’, les comportements sexuels, les femmes enceintes, mais le documentaire ici a une portée restreinte, les gens ne s’y intéressent pas, ils ne se sentent pas concernés », a-t-il expliqué. « Dans la fiction, on touche des cordes émotives, des sentiments, on s’identifie aux personnages, les messages ne sont pas directs mais ils passent mieux ».

Dans le square arboré de la place Boyer à Pétion-ville, sur les hauteurs de Port-au-Prince, le petit groupe de jeunes qui discute tranquillement en cette fin d’après-midi, en attendant l’animation musicale quotidienne de la soirée, ne dit pas le contraire. Agés d’une vingtaine d’années, ces garçons et filles ont tous vu le film.

« Moi j’ai aimé que Nina [l’héroïne du film] ne se laisse pas faire, alors que le vieux [Larrieux] a de l’argent et que Dao [le héros] est un chanteur beau et connu qui la veut. Elle a raison », affirme une jeune fille, aussitôt chahutée par ses camarades garçons.

Pour son voisin de banc, ce film a été l’occasion d’ouvrir les yeux de sa mère. « Elle disait toujours que le sida était une punition, on se disputait, mais depuis qu’elle a vu le film, elle ne dit plus rien », s’est-il amusé.

Ce sont des expériences personnelles qui ont inspiré à M. Antonin l’idée du scénario et lui ont donné l’envie de participer à sa manière à la lutte contre le sida.

« J’ai vu beaucoup d’amis fauchés par le sida en Haïti, dans toutes les catégories de la population », a-t-il dit. « D’abord des artistes, des peintres, des chanteurs, des musiciens, puis des techniciens, des collègues, donc pour moi c’était une catastrophe ».

M. Antonin s’est dit plus optimiste aujourd’hui sur les chances des Haïtiens de mieux comprendre l’épidémie. « Les mentalités commencent à changer, on accepte de plus en plus que le sida est une maladie ».

ail/

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