Invisible et exclu - vivre avec le VIH

La mine du chauffeur de taxi s’assombrit lorsqu’il saisit ses deux passagères chuchoter : « Regarde-le, il est séropositif ».

Lors d’une rencontre avec un groupe de soutien de 22 personnes vivant avec le VIH à Sao Tomé, la capitale du petit archipel de Sao Tomé et Principe, dans le golfe de Guinée, les participants ont raconté de nombreuses histoires poignantes à propos des préjudices qu’elles enduraient en raison de leur statut sérologique.

Le chauffeur de taxi âgé de 28 ans s’est souvenu de cette fameuse course avec les deux passagères. « Ce jour-là, j’ai perdu toute envie de travailler », a-t-il dit.

« Mon amie m’a quitté lorsque je lui ai dit que j’avais été infecté par le VIH ; elle a ensuite colporté des ragots sur moi auprès des voisins qui ont commencé à me dévisager. Mes collègues de travail m’ont dit que je n’étais plus bon à rien… et maintenant, c’est les passagers – je n’en peux plus », a-t-il confié.

Une femme de 50 ans a affirmé que sur ses neuf enfants, il n’y en avait qu’un qui ne l’avait pas rejetée. « Ils ne me rendent plus visite, ils ne veulent pas que je me rende chez eux et ils ne veulent pas me toucher », a-t-elle dit tristement.

Personne dans le groupe ne veut dire son vrai nom et personne n’a encore osé dire en public qu’il était séropositif.

« Si quelqu’un dit ‘je suis séropositif’ à la télévision, ce n’est pas seulement cette personne mais sa partenaire, tout son entourage, ses anciens amants et connaissances qui seront discriminés », a expliqué Manuela Castro, coordinatrice de l’organisation non gouvernementale portugaise Medicos del mondo, qui fournit différents services VIH/SIDA tels que des tests de dépistage, des traitements ainsi qu’une assistance psychologique.

Ne pas être seul

Mme Castro a aidé à la création de ce groupe de soutien pour les personnes vivant avec le VIH. Il y a de plus en plus de monde à chaque réunion hebdomadaire – des personnes qui recherchent de la compagnie, des conseils, et plus que tout, un environnement discret et calme.

« Après avoir rencontré d’autres personnes infectées par le VIH, je me sens mieux ; je sais que je ne suis pas seul, que nous sommes plusieurs dans le même cas. Ca me donne du courage. Peut-être un jour retournerai-je travailler », a dit le chauffeur de taxi.

Le taux de prévalence du VIH dans cet archipel situé au large des côtes du Gabon est estimé à moins de deux pour cent. S’il constitue une bonne nouvelle pour le pays, il entraîne néanmoins des problématiques généralement liées à des taux de prévalence peu élevés : la forte stigmatisation en fait partie.

Claudina Cruz, médecin auprès de l’Organisation mondiale de la santé à Sao Tomé, attribue les préjudices que subissent les personnes vivant avec le VIH « à la petitesse du pays, la honte que l’on ressent suite à la contraction de la maladie par relation sexuelle et la perception du sida comme étant une maladie destructrice ».

Ces préjudices, qu’ils soient réels ou simplement ressentis, sont tellement oppressants que certaines personnes infectées n’osent même plus demander la farine de maïs, l’huile, le sel ou les haricots donnés par le Programme alimentaire mondial (PAM).

« Le PAM fournit les vivres à la Croix-Rouge, mais les gens ont peur d’être vus en train de prendre cette nourriture », a indiqué Kponou Nicaise, représentante du PAM à Sao Tomé.

Rumeurs et mouvements de panique

Au cours d’une séance de discussion sur le VIH/SIDA dans le village de Briguma, une localité entourée de riches plantations de cacao sur la côte nord du pays, Humberto Lorenzo, 38 ans, un travailleur sanitaire de l’hôpital situé dans le village voisin de Neves, a clairement dit ce qu’il pensait : « les personnes infectées devraient être tatouées sur le bras ou signalées par une marque sur le front ».

Les personnes qui retournent à Sao Tomé en provenance du Gabon –où de nombreuses personnes émigrent afin de trouver un travail dans l’industrie de la pêche ou l’agriculture, ou encore en tant que main d’oeuvre temporaire- sont très souvent accusées de ramener avec elles le virus du VIH dans les îles. Le taux de séroprévalence au Gabon est de plus de huit pour cent.

En début d’année, la dernière manifestation de stigmatisation à l’encontre des personnes séropositives a été une rumeur qui a commencé à se répandre, affirmant qu’un bateau venant de Libreville, la capitale du Gabon, avait accosté à Sao Tomé avec à son bord 42 personnes du Gabon toutes infectées au VIH.

Les media et la ville ont alors connu un état de panique sans précédent : les journalistes couraient après les responsables sanitaires pour avoir confirmation, les serveurs refusaient de servir les personnes qui venaient de Libreville et les consommateurs n’achetaient plus certains articles des commerçants venus du Gabon.

Si depuis, la rumeur s’est tue, les conséquences, elles, persistent encore.

Ignorance et intolérance

C’est un cercle vicieux, a noté Ludmila Monteiro, une éducatrice qui travaille pour l’organisation Medicos del mondo.

« Si nous amenons une personne infectée par le VIH qui est en bonne santé, les gens disent qu’elle ment pour leur soutirer de l’argent ; et si une personne est réellement séropositive, les gens sont effrayés et s’enfuient », a-t-elle raconté.

Et ce cycle d’ignorance et d’intolérance continue. « Les personnes séropositives n’ont plus aucune vie sociale, elles restent chez elles pour mourir loin du regard de tous », a indiqué Francisco Bartolomeu, un éducateur en soins, qui animait la discussion du village de Briguma.

Tout ceci mène à l’incrédulité et au déni : « Les gens disent : celle-ci est morte à cause d’une méningite, ou celui-là à cause de la tuberculose (TB)…mais personne ne meurt du sida », a-t-il ajouté.

Certaines histoires laissent penser qu’il reste pourtant encore un espoir. Une femme d’une cinquantaine d’années a raconté comment son enfant avait pris soin d’elle pendant les mois difficiles durant lesquels elle avait enduré certaines maladies opportunistes liées au VIH/SIDA.

Elle était tellement malade qu’elle voulait mourir, mais le médecin de Medicos del mondo a su lui faire entrevoir un espoir. « Vous pourrez de nouveau porter des fagots de bois et des pots sur votre tête », lui avait-il promis.

Aujourd’hui, elle est sous antirétroviraux et en bonne santé : elle porte du bois jusqu’à sa maison pour se chauffer et ses pots au ruisseau pour les laver. « Les voisins qui m’avaient rejetés ont aujourd’hui honte », a-t-elle dit à IRIN/PlusNews.

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