La prévention du VIH, pas encore un réflexe

« Amour libre », ou mieux, « sexe libre » sont largement utilisés par les populations de Sao Tomé-et-Principe, sur la côte occidentale de l’Afrique, bien loin des maîtres mots prônés par les acteurs de la lutte contre le sida : relations sexuelles protégées, abstinence, fidélité et diminution du nombre de partenaires.

Selon Manuel António Santos, évêque catholique portugais arrivé cette année dans l’un des plus anciens diocèses africains, il semblerait que ces messages de prévention ne soient pas encore arrivés dans les îles de Sao Tomé-et-Principe.

« J’ai déjà vécu dans plusieurs pays, y compris au Mozambique, où le taux de prévalence chez les adultes atteint les 16 pour cent. Je n’avais pas encore vu un tel nombre de [relations sexuelles multiples] comme je vois ici à Sao Tomé. Pour être honnête, cela m’effraie. Le sida pourrait facilement devenir une catastrophe nationale », s’est-il inquiété.

António Amado Vaz, directeur exécutif de l’Association de Sao Tomé pour la protection et la planification familiale (ASPAF) a exprimé les mêmes inquiétudes.

« Il est difficile de trouver un homme qui n’ait qu’une seule femme. Tous trouvent normal d’avoir deux ou trois copines car il y a plus de femmes que d’hommes dans ce pays. Ce que personne ne dit, cependant, c’est que les femmes aussi ont deux ou trois hommes, ce qui pour elles est une source de revenus », a-t-il affirmé.

Sao Tomé-et-Principe occupe la 127ème place de l’Indice de Développement Humain des Nations Unies, sur un total de 177 pays évalués. Le gouvernement estime que la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

Hommes et femmes reconnaissent cette réalité. « C’est normal que les hommes ici aient une femme attitrée et d’autres copines. La vie à la ferme est ennuyeuse, c’est pourquoi les gens font des enfants très tôt », a dit le technicien administrateur Onésio da Mata, 23 ans.

Ezilda da Silva est du même avis. « Je sais que mon mari a d’autres femmes car je l’ai déjà vu avec elles. Mais qu’est-ce que je peux faire ? Je dois l’accepter, même si j’ai peur qu’il ramène des maladies, dont le VIH, à la maison », a dit cette femme de ménage de 40 ans qui a six filles.

Des spécialistes craignent que ce comportement mène à une escalade de l’épidémie. Le taux de séroprévalence – 1,5 pour cent – est relativement bas pour une population de 160 000 habitants, selon les données de la Banque mondiale.

« Les statistiques actuelles sont très conservatrices. Officiellement, nous avons enregistré 260 cas de sida dans le pays. Ce que nous ignorons, c’est le nombre de personnes séropositives », a dit M. Vaz. « Lorsque je vois le niveau de pauvreté et les multiples partenaires, je crains que dans les cinq ans à venir le nombre de personnes séropositives soit multiplié par trois. »

Selon le Plan stratégique national de 2004, si l’on applique la projection de 25 à 50 cas d’infection au VIH pour chaque cas de sida enregistré, il existerait dans le pays « entre 3 100 et 6 200 personnes séropositives. »

Le manque de préservatifs

L’église catholique et les organisations qui travaillent sur le VIH/SIDA ne se sont pas encore mises d’accord sur la meilleure manière d’aborder la pandémie. Alors que la première insiste sur l’abstinence et la fidélité, les dernières misent sur la distribution de préservatifs. Que faire, donc, dans une société aussi libérale ?

« Je dis toujours qu’il vaut mieux utiliser des préservatifs et ce serait très bien que les préservatifs soient la solution au problème du sida. Pourquoi alors, avec toute la campagne pour l’utilisation du préservatif, les chiffres continuent de grimper, atteignant les 25 millions de personnes infectées en Afrique ? », a demandé l’évêque Santos.

« Je pense que les ONG mettent autant l’accent sur les préservatifs non parce que ce soit la meilleure manière de combattre le VIH, mais parce que beaucoup d’entre elles sont sponsorisées par leurs fabricants. Cela est très dangereux. Si nous ne commençons pas (…) à parler de l’importance des relations sexuelles dans une ambiance familiale et dans l’amour, nous n’arriverons jamais à combattre cette maladie », a-t-il estimé.

M. Vaz, de l’ASPAF, s’est inquiété de la manière dont les églises évangéliques abordaient la question du préservatif à Sao Tomé-et-Principe.

« Même si une grande partie de la population se dit catholique, le mouvement évangélique est en train d’attirer beaucoup de monde. Et souvent ces églises prônent la non utilisation du préservatif », a-t-il dit.

M. Vaz a dit considérer la distribution de préservatifs comme un moyen efficace de prévention. Il existe à ce jour 12 points officiels de distribution, et l’on projette d’en arriver à 100.

« Le problème n’est pas le nombre de points de distribution, mas le manque de préservatifs. Ce manque crée un autre problème, car les gens commencent à se dire que cela ne vaut pas la peine de se rendre à ces endroits », a-t-il dit.

Selon M. Vaz, il n’y a jamais eu assez de préservatifs dans le pays. « Nous pouvons distribuer environ trois préservatifs par personne et par mois, ce qui est très peu dans un pays avec une population sexuellement active d’environ 70 000 personnes », a-t-il affirmé.

L’on estime qu’un homme utilise en moyenne 30 préservatifs par mois, selon M. Vaz. « La différence entre ce que nous pouvons offrir et ce qui est nécessaire est un obstacle dans la lutte contre le VIH/SIDA. »

La distribution gratuite est particulièrement importante dans un pays où les préservatifs sont considérés comme un article de luxe. A trois centimes de dollar chacun, beaucoup préfèrent dépenser cet argent pour s’acheter du pain.

« C’est pour cela que nous devons garantir la distribution gratuite de préservatifs», a-t-il soutenu.

Malgré cela, l’utilisation du préservatif ne fait pas encore l’unanimité auprès de la population.

Domingas Branco, secrétaire, 30 ans, dit ne pas utiliser des préservatifs, même sachant que son mari a d’autres partenaires.

« En tant que femmes, nous devons nous adapter. Avant, nous ne savions rien sur le sida et nous avions plusieurs partenaires, mais maintenant nous devons nous protéger. Quand j’aurai des enfants, je commencerai à utiliser le préservatif », a-t-elle dit.

Les médecins ainsi que les activistes mettent en garde contre le danger des comportements du type « L’amour est tout ce dont tu as besoin », comme chantaient les Beatles.

« Les données en notre possession sont trompeuses. A moins que les [habitants de l’archipel] commencent à collaborer avec les services de santé, dans peu de temps le sida deviendra une réalité irréversible avec des conséquences terribles pour tout le pays », a dit Manuela Castro, coordinatrice de l’ONG internationale Médecins du monde.