Contestation du nombre d’enfants rendus orphelins par le sida

Des activistes craignent que les statistiques officielles du nombre d’enfants ayant perdu un ou leurs deux parents à cause du VIH/SIDA au Cap Vert soient sous-estimées : selon la première et unique étude effectuée dans l’archipel, seuls 58 des 5 486 orphelins recensés le sont à cause du sida.

« Ces données sont bien en deçà de la réalité », a affirmé Artur Correia, secrétaire exécutif du Comité de coordination de la lutte contre le Sida (CSS-Sida).

Entre 1986 et 2004, le Cap Vert a enregistré 426 décès d’infections liées au VIH/SIDA, dont 64 en 2004, selon des données fournies par le gouvernement.

Cependant, M. Correia a affirmé que plusieurs décès n’avaient probablement pas été enregistrés ; selon lui, on pourrait parler d’environ 100 décès annuels liés à l’épidémie.

Il a rappelé que chaque femme capverdienne avait en moyenne trois enfants – une diminution significative comparée à la moyenne de cinq à six enfants par femme à la fin des années 90 –ce qui ferait plus d’orphelins que le nombre montré par l’étude.

« Il est important de le savoir, car l’un de nos objectifs est de réduire l’impact du sida sur les personnes infectées et affectées », a-t-il ajouté.

La population des 10 îles du Cap Vert est d’environ 500 000 personnes, et le taux de séroprévalence n’atteint pas un pour cent. Ce taux est relativement bas, comparé à la moyenne africaine, mais significatif en termes d’impact sur la vie des habitants.

L’étude sur les orphelins a été effectuée de novembre 2004 à juin 2005 par l’Institut capverdien de solidarité et le CCS-Sida.

Sur les 58 orphelins, 33 avaient perdu leur père, sept leur mère et 18 avaient perdu leurs deux parents.

Environ 45 d’entre eux sont, de manière certaine, orphelins à cause du VIH/SIDA, selon les informations données par la famille ou par les services de santé. Pour les 13 autres, ce sont des suspicions émises par des membres de la famille, employés des écoles ou employés communautaires.

L’étude a par ailleurs montré que le nombre réel de ces orphelins et leur situation n’étaient pas bien connus en raison de la réticence de la part des services de santé à communiquer à d’autres institutions les causes des décès.

M. Correia a exprimé l’espoir qu’une meilleure collaboration entre les autorités sanitaires permette d’avoir une vision plus précise de la situation.

Pauvreté et abandon scolaire

Dans la plupart des cas, les personnes séropositives au Cap Vert vivent dans la pauvreté, ce qui est également le cas des familles qui accueillent ces orphelins et s’en occupent, alors qu’il est reconnu comme essentiel, pour l’avenir de ces enfants, de leur fournir un soutien psychologique, social et économique.

« La fragilité socio-économique de ces familles est un facteur déterminant dans l’abandon scolaire », a dit l’étude. Un orphelin sur cinq ne va pas à l’école, la moitié d’entre eux par manque d’argent.

Parmi ceux qui étudient, 25 pour cent sont en échec scolaire, ce qui montre, selon l’étude, que « l’instabilité familiale causée par la perte d’un parent a un effet marquant sur les résultats scolaires ».

A Praia, capitale administrative de l’archipel, l’organisation non gouvernementale (ONG) Morabi travaille avec 30 enfants rendus orphelins par le sida, dont certains sont eux-mêmes séropositifs. Ils vivent avec leur famille, des voisins ou des parrains.

L’ONG leur fournit nourriture, matériel et transport scolaires. Un micro-crédit aide les familles qui accueillent ces orphelins à ouvrir leur propre commerce, ce qui leur permet d’être économiquement indépendants.

Cependant, il y a encore beaucoup à faire, a reconnu la coordinatrice de projets VIH de Morabi, Fátima Alves. « Nous ne pouvons pas soutenir les familles pendant seulement une ou deux années, il leur faut un soutien à long terme », a-t-elle dit à IRIN/PlusNews.

Selon Mme Alves, il existe une volonté politique de le faire, mais il manque des actions plus marquées et la mise à disposition de moyens financiers plus importants.

Au Cap Vert, il n’existe pas d’orphelinats ou autres institutions qui puissent accueillir des enfants, ne serait-ce que momentanément, alors que les familles biologiques ou d’accueil n’ont pas les moyens financiers ou psychologiques de recevoir un enfant de plus.

A tout cela s’ajoute encore la stigmatisation dont sont victimes ces enfants.

« Nous entrons maintenant dans une deuxième phase, qui concerne [l’acceptation] des faits. La société capverdienne est encore loin de l’avoir fait et la discrimination est encore très présente », a dit Mme Alves.

Lizete Henriques, psychologue de la Morabi, s’est dite d’accord avec Mme Alves. Selon elle, la reconstruction de l’équilibre émotionnel des orphelins est fondamentale pour leur bien être.

« Ils souffrent d’un manque d’estime de soi. Dans certains cas, ils ont perdu les deux parents et ne reçoivent pas l’attention dont un enfant a besoin », a-t-elle dit. « Plusieurs d’entre eux ne connaissent pas la raison du décès de leurs parents. Je ne peux pas le leur dire, il faut que cela vienne de la famille ».

Selon l’étude, la plupart des centres de santé manque d’assistants sociaux, de psychologues et d’installations pour le dépistage du VIH.

Au Cap Vert, « Ce travail fragmenté, le silence et le manque d’engagement de la part des institutions gouvernementales affectent la situation déjà précaire des orphelins du sida », a souligné l’étude.

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