La communauté gay réservée sur la circoncision

Que doit penser la communauté gay du Sénégal de la circoncision comme moyen de réduire le risque d’infection au VIH chez l'homme, alors que ses membres, en majorité circoncis, affichent un taux de prévalence élevé ? C’est la question que se posent les acteurs de la lutte contre le sida.

En se basant sur les résultats de trois études menées en Afrique du Sud, au Kenya et en Ouganda ayant montré que le risque d’infection au VIH chez l’homme circoncis était réduit de 60 pour cent, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Programme commun des Nations Unies sur le sida (Onusida) ont publié en mars les conclusions d’experts appelant à inclure la pratique de la circoncision dans les efforts de prévention de l’épidémie.

« Sur la base des données présentées qu’ils ont jugées convaincantes, les experts présents [lors d’une consultation internationale organisée à Genève, en Suisse] ont recommandé de considérer la circoncision comme un moyen supplémentaire important de réduire le risque de transmission hétérosexuelle de l’infection à VIH chez l’homme », a dit le communiqué final conjoint des deux organismes.

Au Sénégal, un pays majoritairement musulman où 95 pour cent des hommes sont circoncis, cette annonce a suscité une certaine inquiétude parmi de nombreux acteurs de la lutte contre le sida, notamment auprès des MSM (hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, en anglais).

Car si le taux de prévalence du VIH est estimé à 0,7 pour cent de la population générale, l’un des plus bas du continent, les MSM au Sénégal affichent un taux de prévalence de 21,5 pour cent, selon une étude menée en 2005 auprès des MSM à Dakar, la capitale, par l’Institut de médecine et d’épidémiologie appliquée (IMEA).

Malgré ce taux particulièrement inquiétant, « dans le contexte culturel sénégalais... où l’homosexualité reste tabou, on n’est pas à l’abri de voir les gens se cacher derrière cette idée que la circoncision empêche toute transmission du VIH », a dit à IRIN/PlusNews un membre d’une association de MSM. 

Manque de certitudes

Les essais menés en Afrique du Sud, au Kenya et en Ouganda portaient sur les relations hétérosexuelles. Aucun essai de même ampleur n’a été mené sur la circoncision comme moyen de prévention du VIH/SIDA dans le cadre des relations homosexuelles, ont noté plusieurs médecins.

Seules des études d’observation ont été menées sur cette question. La première, publiée en 1993 dans le Journal of infectious diseases, suggérait que le risque pour un homme circoncis d’être infecté par le VIH lors de relations sexuelles avec un autre homme pourrait être divisé par deux, une conclusion à laquelle parvenait également une étude menée en 2005 parmi la communauté MSM aux Etats-Unis.

Le professeur français Bertran Auvert, qui a dirigé l’essai sur la circoncision mené en Afrique du Sud, a reconnu que la question de l’effet potentiellement protecteur de la circoncision contre l’infection au VIH chez l’homme dans le cas des relations anales, n’avait pas pour l’instant pu être vérifié scientifiquement.

« Nous n’en savons rien », a-t-il dit dans un entretien publié par le site internet de défense des droits des homosexuels ‘TheWarning’. « [Les études publiées sont] des études d’observation, elles ne démontrent donc rien. On peut juste subodorer une certaine protection ».

La seule certitude du corps médical à l’heure actuelle est que l’anus est une zone fragile, et que les relations sexuelles anales, qu’elles soient insertives (celui qui pénètre son partenaire) ou réceptives, seraient donc particulièrement à risque face à l’infection au VIH, d’autant plus qu’elles sont souvent peu protégées.

En effet, d’après une étude menée en 2003 sur la stigmatisation, les violences et le VIH parmi les MSM au Sénégal par le docteur Cheikh Ibrahima Niang de l’Université Cheikh Anta Diop à Dakar, seuls 23 pour cent des MSM disaient avoir utilisé un préservatif au cours de leur dernier rapport sexuel –contre 52 pour cent des hommes jeunes hétérosexuels lors de leur dernière relation à risque, selon une étude publiée en 2005 par le Fonds des Nations Unies pour l’enfance.

Or, dit un membre d’une association de MSM, le problème au Sénégal est que « l’homosexualité n’est pas assumée en tant que telle. Beaucoup de MSM sont des hommes mariés ou qui ont des ‘copines’ et qui en cachette ont des rapports avec d’autres hommes. Avec un tel multi-partenariat, le VIH/SIDA est une bombe à retardement ». 

L’étude de l’IMEA a effectivement révélé que 94 pour cent des participants avaient déclaré avoir également des rapports sexuels avec des femmes.

Ne pas limiter le VIH à la circoncision

Pour ce membre d’une association de MSM, cela signifie que « la prévention doit être sans cesse ciblée pour que le message soit mieux compris et véhiculé correctement », soulignant son inquiétude face à « tout le tapage médiatique qu’il y a autour de la circoncision », et sa crainte de voir « les gens faire des confusions ».

« Nous n’avons pas encore réfléchi à un discours de sensibilisation particulier, si ce n’est de dire qu’il n’y a que le préservatif qui protège », a-t-il dit, se félicitant néanmoins qu’au cours de discussions sur la circoncision avec des MSM au Sénégal, jusqu’à présent, « aucun n’a dit que la circoncision le protégeait de l’infection, c’est déjà pas mal ».

Khoudia Sow, point focal VIH/SIDA à l’OMS au Sénégal, a reconnu que le risque de voir « les charlatans s’emparer de l’argument de la circoncision », par exemple pour obtenir d’avoir des relations sexuelles non protégées, existait, mais s’est dite confiante que les gens soient déjà suffisamment sensibilisés pour ne pas se laisser abuser.

« Il n’est absolument pas question de revenir sur toutes nos approches en terme de prévention », a-t-elle insisté. « La circoncision pourra faire partie de l’ensemble de mesures existantes, mais en aucun cas, elle ne se substituera aux autres ».

L’ONG américaine Gay Men’s health crisis, qui a dit ne pas rejeter la circoncision masculine, « premier outil de prévention biomédical du VIH depuis l’apparition du préservatif féminin il y a 13 ans », a toutefois lancé un appel à la prudence.

Dès lors que l’effet de la circoncision sur la transmission du VIH parmi les MSM et dans le cas des rapports anaux n’est pas connu, a rappelé l’organisation dans un communiqué, « les préservatifs continuent à présenter la méthode la plus efficace, peu coûteuse, respectueuse et disponible pour empêcher la prévention du VIH parmi les individus sexuellement actifs ».

Dans tous les cas, a conclu M. Niang de l’Université de Dakar, « il faut éviter de réduire le VIH à la circoncision ».

« Les MSM sont confrontés à beaucoup de situations d’exclusion », a-t-il rappelé. « La précarité, le rejet de la société et des services de santé, le faible pouvoir de négociation des relations sexuelles ou encore l’usage de drogues, sont des facteurs qui augmentent la vulnérabilité face à l’infection à VIH bien plus que la présence ou l’absence de circoncision ».

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jv/ail