Les nouveaux ARV inabordables pour les pays en développement

Des réductions considérables du coût des antirétroviraux (ARV) au cours des dernières années ont permis à des millions de personnes séropositives dans les pays en développement d’y avoir accès, mais ces progrès sont sérieusement menacés par la législation sur les brevets, a estimé l’organisation Médecins sans frontières (MSF).

Les ARV les plus récents et les plus efficaces, tels que ceux recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans son guide des traitements 2006 (en anglais), sont bien plus coûteux que les traitements plus anciens, et ils le resteront, a prévenu l’organisation médicale internationale, à moins que la barrière des brevets ne soit levée, permettant ainsi à plusieurs laboratoires pharmaceutiques de les produire.

Selon le rapport 2007 de MSF Untangling the web of price reductions, un guide des prix pour l’achat des ARV pour les pays en développement rendu public le 25 juillet à l’occasion de la Conférence de l’International AIDS society à Sydney, en Australie, sur la pathogenèse, le traitement et la prévention du VIH/SIDA, l’adoption d’une nouvelle combinaison de médicaments recommandée par l’OMS augmenterait le prix des traitements de première ligne d’au moins 500 pour cent et aurait un impact majeur sur les budgets des programmes contre le sida.

« Les nouvelles directives de traitement de l’OMS conseillent un médicament moins toxique, à base de tenofovir [tenofovir disoproxil fumarate]- censé remplacer la stavudine dans le mélange de stavudine, lamivudine et névirapine, utilisé comme traitement de première ligne dans beaucoup de pays en développement-, mais pour l’instant il est encore extrêmement cher » a dit à IRIN/PlusNews Karen Day, pharmacienne pour MSF dans le cadre de la Campagne pour l’accès aux médicaments essentiels.

L’OMS a choisi le tenofovir pour son efficacité, son excellent ‘profil de sécurité’ et son usage facile : l’association aux autres médicaments permet de réduire le nombre de prises à une seule par jour.

Cependant selon MSF le fait de l’inclure augmenterait le coût du traitement annuel d’un adulte dans un pays en développement, qui passerait de 99 à 487 dollars.

Les gouvernements ou les individus qui n’ont pas les moyens d’acheter du tenofovir ont toujours la possibilité d’utiliser la stavudine, mais l’OMS note dans ses indications que le médicament a un certain nombre d’effets secondaires désagréables (la perte de graisse dans certaines parties spécifiques du corps, tels que le visage, les bras, les jambes et le postérieur), et qu’il engendre une accumulation d’excès d’acide lactique qui provoque un malaise chez le patient.

« Il est important de commencer à prévoir l’arrêt des … associations de médicaments contenant de la [stavudine], afin d’éviter ou de minimiser les toxicités prévisibles associées à ce médicament », ont conseillé les directives 2006 de l’OMS.

Au moment où de plus en plus de personnes développent des résistances aux associations d’ARV de première ligne, il y a un besoin constant de médicaments de seconde ligne, mais ceux-ci ont tendance à être plus chers et moins largement disponibles.

Les prix des vieux traitements ARV ont considérablement diminué grâce à l’absence de brevets dans les pays en développement pourvus de laboratoires pharmaceutiques tels que la Thaïlande, l’Inde et le Brésil, des concurrents légaux, mais la nouvelle législation n’autorise que les détenteurs de brevets à produire les médicaments mis sur le marché après 2005.

« Il y a de ce fait un risque sérieux que la crise des prix observée cinq ans plus tôt, au cours de laquelle des ARV dont dépendaient des vies étaient trop chers pour ceux dans le besoin, refasse surface », a prévenu le rapport MSF.

En attente d’une décision

Selon les accords de l’Organisation mondiale du commerce sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC), les pays peuvent outrepasser les brevets en cas de problème urgent de santé publique en délivrant une ‘licence obligatoire’ qui permet de produire ou d’importer des versions génériques moins coûteuses.

La Thaïlande a su tirer profit des ADPIC pour émettre des licences obligatoires sur deux médicaments contre le sida, dont le médicament de seconde ligne lopinavir. Son prix devrait baisser de manière significative puisqu’il peut désormais être importé ou produit localement.

Dans le cas du tenofovir, la concurrence qui s’est créée grâce à la multiplication des fabricants était le meilleur espoir de voir son prix baisser, a indiqué Mme Day de MSF.

Pourtant, « nous sommes préoccupés par le fait que jusqu’ici, il n’y a eu aucune décision de prise concernant les nombreuses demandes de brevets en attente pour pouvoir produire du tenofovir en Inde», a-t-elle dit.

La plupart des personnes infectées par le VIH et sous ARV dans les pays en développement prennent des médicaments génériques produits principalement en Inde.
Cependant, il y a eu de nombreuses pressions, surtout de la part des Etats-Unis, pour que les pays les moins développés adoptent une législation plus forte en matière de protection des droits de propriété intellectuelle des compagnies pharmaceutiques, une action qui pourrait menacer la vie de millions de personnes.

Le Consortium d’ONG contre le sida du Kenya (KANCO), qui milite pour l’accès universel aux ARV, a indiqué qu’une forte augmentation du prix des médicaments de première ligne pourrait mettre en danger la vie des Kényans indigents.

« Dans l’état actuel des choses, le gouvernement kényan ne reçoit aucun financement supplémentaire pour ces médicaments, donc il y a un risque pour que beaucoup moins de Kényans aient accès au traitement », a averti Sammy Muraya, le chargé de communication de KANCO. « Et le [citoyen] moyen ne peut pas se permettre de dépenser plus de 400 dollars par an pour des ARV [achetés dans le secteur privé] »

Il a indiqué que KANCO s’associerait à d’autres groupes afin de faire pression sur les firmes pharmaceutiques pour obtenir une réduction des prix et pour que le gouvernement des Etats-Unis lève son interdiction d’utiliser l’argent qu’il donne via son Plan d’urgence du président américain contre le sida, le PEPFAR, pour acheter des produits génériques non approuvés par les Etats-Unis, interdiction qui limite elle aussi l’accès aux médicaments peu coûteux des patients des pays en développement.

Le stock d’ARV en Afrique a considérablement augmenté au cours des dernières années: en juin 2006 environ un million de personnes en Afrique sub-saharienne prenaient des ARV, selon le Programme commun des Nations Unies sur le sida, contre 100 000 en 2003.

Cependant, ce nombre est encore très insuffisant- on estime qu’environ 4,6 millions d’Africains séropositifs ont besoin d’ARV, tandis qu’en Asie 235 000 personnes prennent des ARV, soit seulement 16 pour cent des patients qui en ont besoin.

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