Protéger les enfants du VIH, cadeau des touristes sexuels

Coiffé d’une casquette de baseball et d’un bandana blancs, Gerson Fernandes, 24 ans, danse un hip hop endiablé devant une salle remplie d’une quarantaine d’enfants qui copient chacun de ses pas. Soudain, il enchaîne une série de mouvements acrobatiques impossibles à imiter et fait rire les enfants.

« Je leur apprends toutes sortes de danses. Ils aiment le hip hop, mas ils apprennent aussi le Kuduro, danse angolaise, et notre traditionnelle danse cap verdienne », a-t-il dit. «Je ne nous vois pas comme professeur et élèves, mais plutôt comme des amis, des frères ».

M. Fernandes donne des cours de danse au centre Chã de Matias, à Espargos, capitale de Sal, l’une des nombreuses îles de l’archipel du Cap Vert, au large des côtes sénégalaises. Le centre Chã de Matias est un lieu qui permet à 65 enfants vulnérables de faire du sport, de l’artisanat et de développer leurs capacités personnelles.

Les enseignants, ou moniteurs, comme on les appelle, encouragent également les discussions sur la sexualité et les maladies sexuellement transmissibles telles que le sida, et sont toujours disponibles pour des entretiens individuels avec les enfants.

« Les filles sont plus réservées ; les garçons viennent parfois nous parler d’une fille qui leur plaît », a dit M. Fernandes. « Certains ont déjà 16, 17 ans. Ils me racontent toujours lorsqu’ils ont une copine, et je leur conseille d’utiliser des préservatifs s’ils ont des relations sexuelles ».

Du côté des jeunes, ils sont nombreux à connaître parfaitement les moyens de prévention du VIH.

« C’est à l’école, lorsque j’avais 12 ans, que j’ai entendu parler du sida pour la première fois », a raconté Stevan Santos, 16 ans, dont la mère est femme de ménage et le père, maçon à Santa Maria.« Je pense qu’il ne faut pas avoir peur du virus, mais plutôt prendre les précautions nécessaires pour éviter sa transmission ».

Les personnes qui travaillent avec des enfants vulnérables au Cap-Vert font la distinction entre « enfants des rues » et «enfants dans la rue ».

Aucun enfant ne dort dans la rue à Espargos, siège du projet Chã de Matias, qui a été créé il y a quatre ans dans un des quartiers les plus pauvres de la ville. Cependant, c’est la situation familiale qui fait que les enfants passent une bonne partie de leur temps dans les rues.

Arminda Ramos Fontes, directrice du centre, a expliqué que ces enfants pouvaient avoir été abusés, physiquement ou psychologiquement, être victimes de maltraitance à la maison ou être issus de familles éclatées.

Toujours un touriste pour donner un euro

Selon Mme Fontes, environ 70 pour cent des enfants qui fréquentent le centre habitent avec leur mère, qui travaille en général toute la journée pour faire vivre la famille, et de ce fait les enfants sont souvent livrés à eux-mêmes.

« Dans les rues, ils courent toutes sortes de risques ; ils peuvent abandonner l’école, ou être abandonnés par leur famille. Si nous ne sommes pas préparés, ils courent également le risque d’être infectés par le VIH», a-t-elle dit.

Malgré le travail effectué à Chã de Matias, un petit groupe de garçons dort dans les rues ou sur les plages de la ville côtière de Santa Maria, où se concentre le tourisme de l’île.

Santa Maria est considérée comme l’endroit le plus dangereux pour les enfants de Sal ; en effet, l’on y a enregistré plusieurs cas de prostitution enfantine, d’abus de drogues et d’alcool.


Photo: Zoe Eisenstein/PlusNews
Souvent issus de familles pauvres et éclatées, de nombreux enfants sont livrés à eux-mêmes et doivent faire face seuls aux dangers de la rue

Ana-Paula Brito, déléguée de l’Institut cap-verdien des mineurs, a affirmé que c’était le tourisme qui attirait les enfants à Santa Maria.

« Il y aura toujours un touriste qui finira par donner un euro à un enfant. Ces enfants utiliseront cet argent pour manger, mais peuvent aussi l’utiliser pour se droguer ou boire », a expliqué Mme Brito. « Beaucoup d’enfants sont attirés par les odeurs des rues et par les euros que leur donnent les touristes, et hésitent à retourner à la maison ».

Cependant, il arrive que les histoires finissent bien. Mme Lopes se souvient d’un enfant à Espargos qui passait ses journées à mendier dans les rues de Santa Maria.

« Pedro [un nom d’emprunt] avait commencé à suivre les touristes dans la ville pour leur demander de l’argent. La première fois que je l’ai vu, il avait pratiquement abandonné l’école », s’est-elle souvenue. « J’ai découvert alors qu’il avait des problèmes à la maison : des conflits, de l’alcoolisme. Son père maltraitait sa mère et les enfants, et ses parents ont fini par se séparer ».

En 2003, Pedro a commencé à fréquenter le centre Chã de Matias, et depuis, sa vie a totalement changé. Il est retourné à l’école et vit à nouveau avec ses parents et frères et sœurs.

La pauvreté, dénominateur commun

Lorsqu’on lui pose des questions sur les enfants des rues, Pedro ne parle pas spontanément de sa propre expérience.

« Certains enfants lavent des voitures pour se faire de l’argent et acheter à manger. D’autres vont à Santa Maria pour gagner l’argent des touristes et parfois y restent pour dormir, sur la plage ou chez des copains. S’ils n’arrivent pas à recevoir de l’argent des touristes, ils finissent parfois par voler », a dit le garçon.

Même si le nombre d’enfants vulnérables à Santa Maria est nettement moins élevé que dans la capitale cap-verdienne, Praia, leur situation a un dénominateur commun : la pauvreté.

« Plus ils sont pauvres, plus grand est le risque que les familles se déchirent et que les enfants finissent dans les rues », a dit Artur Correia, secrétaire exécutif du Comité de coordination de la lutte contre le sida.

Les autorités de Sal reconnaissent que le pourcentage de la population pauvre dans cette île, la plus prospère de l’archipel, qui est de sept pour cent, est moins élevé que la moyenne nationale, de 37 pour cent ; ils considèrent néanmoins qu’il devrait y avoir une meilleure distribution des richesses.

« Nous devons intégrer notre marché du travail, former les jeunes et leur fournir des opportunités d’emploi », a dit Jorge Figueiredo, président de l’administration locale de l’île.

Mme Lopes a estimé que les campagnes de sensibilisation visant à informer les parents de leurs obligations et les enfants de leurs droits avaient été d’une aide précieuse pour sortir les enfants des rues.

Cependant, selon la directrice du centre Chã de Matias, il reste encore beaucoup à faire.

« Il y a un grand nombre de mamans qui demandent d’inscrire leurs enfants au centre, mais nous ne pouvons malheureusement pas faire face à la demande ; nous aimerions recevoir plus de subventions afin de pouvoir mieux aider les enfants », a-t-elle conclu.