La stigmatisation contraint les personnes séropositives au silence

« Ils m’ont même proposé de l’argent pour le faire, mais je ne suis pas prêt à vendre ma dignité », a déclaré Daniel Delgado, un Cap Verdien de 42 ans, exposant ainsi la raison pour laquelle il ne parlera jamais de sa séropositivité à la télévision.

« Je pense que le Cap Vert n’est pas encore prêt. Pour moi, séropositif, le plus important est ma personne, ma famille, mes amis et mon travail », a-t-il souligné. « Les gens qui se montrent à la télévision risquent d’être affectés de manière négative. La stigmatisation demeure importante au Cap Vert », a-t-il rappelé.

M. Delgada, qui est revenu vivre il y a quatre ans sur le petit archipel au large de la côte ouest-africaine, après avoir passé plusieurs années à l’étranger, est l’un des rares Cap Verdiens à parler ouvertement de sa séropositivité. Toutefois, il a refusé de dévoiler son statut devant des caméras de télévision.

« Que je sois au Cap Vert ou dans n’importe quel autre pays du monde, j’accepte ma séropositivité. Mais imaginez un peu, si tout le monde sait que je suis porteur du virus, ma vie deviendrait plus difficile. Le Cap Vert est un petit pays, et l’on n’a nulle part où se cacher », a-t-il confié. « Ces émissions télévisées au cours desquelles on dévoile sa séropositivité, ce n’est pas pour moi. Un jour peut-être j’accepterais d’y participer, mais en tout cas pas pour l’instant ».

L’expérience de Samira Fernandes, une jeune Cap Verdienne de 22 ans, qui a dévoilé son statut sérologique devant des caméras, explique pourquoi Daniel Delgado et les autres personnes contaminées par le virus ne sont pas prêts à faire le pas.

Samira Fernandes a été encouragée à dévoiler publiquement sa séropositivité après que Ze Rocha, qui a succombé à la maladie en début d’année, est devenu le premier Cap Verdien a révélé son statut sérologique à la télévision. Les membres de l’association pour personnes séropositives, qu’avait créée Ze Rocha et qui est désormais dissoute, ont persuadé la jeune femme qu’elle pouvait aider la cause des personnes porteuses du virus en suivant l’exemple de Ze Rocha.

« J’ai accepté de le faire, car ils m’avaient démontré combien il était important d’être la première femme séropositive du pays à apparaître à la télévision. Pour les gens, une personne contaminée par le VIH est maigre et malade. Je voulais leur prouver le contraire », a-t-elle expliqué.

« Ils m’avaient également garanti que je recevrais de l’aide si je passais à la télévision. Ils m’ont parlé de tous les bénéfices que j’allais pouvoir en tirer pour moi et pour le Cap Vert en général. Mais, tout cela n’était que leurre » a-t-elle ajouté.

Le prix à payer

Au cours des trois années qui ont suivi son passage à la télévision, Samira Fernandes a dû déménager six fois, n’a pas eu le droit d’utiliser la cuisine et la salle de bains des maisons qu’elle occupait, et n’a pas pu trouver un travail stable ou ouvrir sa propre affaire.

Elle est enfin parvenue à trouver une maison accueillante qu’elle partage actuellement une maison avec d’autres personnes, dans la petite ville d’Assomada, située à 45 minutes en voiture de Praia, la capitale.

Ses colocataires sont au courant de sa séropositivité et l’acceptent. Mais Samira Fernandes ne sait pas combien de temps elle pourra rester dans cette maison car cela fait plusieurs mois qu’elle n’a pas payé le loyer et elle ne travaille toujours pas. Compte tenu des pressions financières et psychologiques qu’elle subit, Samira a confié à sa mère sa fille qui n’a pas été contaminée au VIH.

Un petit pays, une prévalence faible

Le premier cas de séropositivité a été recensé en 1986 au Cap Vert, et le taux de prévalence s’établit à 0,8 pour cent dans ce pays de 450 000 habitants. Selon certaines sources, la stigmatisation est encore très importante au Cap Vert car le problème n’est pas considéré de la même façon que dans les autres pays d’Afrique.
 
« Le sida n’est pas une chose banale ici, au Cap Vert. Les gens ne veulent pas révéler leur séropositivité car ils craignent d’être stigmatisés », a souligné Artur Correia, secrétaire exécutif du Comité de coordination de la lutte contre le sida (CCS-Sida), basé à Praia.

« La situation au Cap vert est différente de celles des pays aux taux de prévalence élevés. Dans ces pays, les personnes sont plus nombreuses à se montrer et la stigmatisation est moins importante », a-t-il ajouté.

Le gouvernement a reconnu l’importance de lutter contre l’épidémie et contre la stigmatisation qui y est associée. Ainsi, une nouvelle loi est en cours d’élaboration et prévoit des clauses visant à lutter contre la stigmatisation des personnes séropositives et à défendre les droits de ces dernières. Cette loi devrait être présentée au Parlement au cours du premier semestre de l’année.

Les efforts ont été également multipliés afin de sensibiliser la population à l’épidémie et aux moyens de lutter contre sa propagation - des messages bien compris par certains.
« Je ne pense pas que nous devons avoir peur du VIH. Selon moi, nous devons juste prendre les précautions nécessaires pour éviter qu’il ne se propage », a dit Stevan Santos, un jeune adolescent de 16 ans.

« Si nous avons peur, nous craindrons systématiquement les personnes contaminées qui nous entourent et cela n’est pas juste. Vivre avec une personne séropositive ne pose aucun problème. Au contraire, c’est important de faire preuve de solidarité », a-t-il poursuivi.

Daniel Delgado a également souffert de discrimination, surtout lorsqu’il était à la recherche d’un emploi. Malgré ces difficultés, il est prêt à partager ses expériences avec les autres afin de participer à la lutte contre l’épidémie.

Actuellement, il travaille avec l’Association d'appui à l'auto promotion de la femme dans le développement Morabi, à la mise en place de campagnes de sensibilisation sur l’île de Sao Tiago, la principale île de l’archipel. M. Delgado anime des conférences, offre son soutien, distribue des préservatifs et espère également lancer un programme sur les ondes d’une radio locale de Santa Cruz.

Selon lui, beaucoup plus d’actions devraient être menées sur le terrain afin de lutter activement contre la stigmatisation au Cap Vert.

« En règle générale, les gens considèrent les personnes séropositives comme des personnes handicapées qui ne valent rien. Je m’oppose à cette vision. Je profite de la pluie et du soleil comme tout le monde », a rappelé Daniel Delgado.

« J’aimerais voir davantage de personnes travailler sur le terrain, directement avec les personnes infectées et affectées par le VIH. La plupart des organisations veulent juste recevoir des fonds et dire de belles choses à la télévision… On nous rabat les oreilles avec la même musique depuis toujours. J’en ai assez », a-t-il conclu.

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