Persistance de la crise sociale, malgré la reprise de l'aide européenne

L’Union européenne (UE) et la Guinée ont signé un accord, vendredi dernier, visant à relancer la coopération entre les deux parties, qui avait été suspendue quatre ans auparavant.
Cependant, la corruption et des problèmes économiques continuent de ronger la Guinée, et le déblocage de l’aide européenne ne permettra pas de satisfaire les principales revendications des puissants syndicats qui ont lancé deux importants mouvements de grève cette année.

En 2002, l’EU avait gelé son aide financière à la Guinée sur la base de l’article 96 des Accords de Cotonou qui conditionne l’octroi d’un appui financier à la bonne gouvernance et au respect des droits de l’homme. Ensuite, en 2003, l’EU avait bloqué son aide suite aux élections présidentielles très controversées qui ont reconduit au pouvoir le septuagénaire Lansana Conté.

Cependant, en 2005, après des décennies de censure médiatique, le gouvernement a autorisé la création de médias indépendants et, en décembre 2006, il a mis en place une commission électorale indépendante, remplissant ainsi deux des principaux critères nécessaires à la reprise de l’aide européenne.

Vendredi dernier, l’UE a décidé de mettre à la disposition de la Guinée, dès 2007, une enveloppe d’un montant de 117 millions d’euros – le 9ème Fonds européen de développement (FED). Par ailleurs, un 10ème Fonds plus important ne sera décaissé que si la Guinée parvient à organiser des élections législatives « libres et transparentes », prévues au printemps prochain.



Carte de la Guinée

« Quatre-vingt dix pour cent de ce fonds servira à la création d’infrastructures », a commenté Mamady Condé, ministre guinéen des Affaires étrangères. Une grande partie de cet argent sera injectée dans la construction du réseau routier, a-t-il ajouté.

« L’eau et l’électricité font également partie des priorités de l’Etat, car elles sont essentielles à l’amélioration des conditions de vie de la population », a-t-il déclaré.

Cependant, c’est l’aide espagnole et japonaise qui servira à financer ces deux secteurs.

Selon des experts en développement, les infrastructures publiques guinéennes sont comparables à celles des pays en situation post-conflit. Par exemple, l’impraticabilité de l’unique route goudronnée reliant Nzérékoré (sud-est), la deuxième plus grande ville du pays avec ses 500 000 habitants, à Conakry, la capitale, a déclenché une importante manifestation en novembre dernier.

A Conakry, la situation n’est guère plus réjouissante. En effet, la capitale ressemble à un vaste dédale de cabanes, de bâtiments en décrépitude et de chemins défoncés, bordé d’arbres. L’électricité fonctionne rarement, même dans les bâtiments publics. La faim, la violence, les maladies et le chômage sont le lot quotidien des Guinéens les plus démunis.


La corruption persiste

Pour les diplomates, les bailleurs de fonds et la société civile, les fonds versés par l’EU ne permettront pas de résoudre les problèmes de gouvernance que connaît la Guinée. En effet, selon eux, si l’économie guinéenne n’a enregistré qu’une croissance de deux pour cent cette année, et ce malgré les milliards de dollars investis dans les grandes réserves de fer et de bauxite, et si les conditions de vie des plus démunis se sont empirées, c’est à cause des problèmes de gouvernance.

« Il est urgent d’enrayer la corruption et de promouvoir la bonne gouvernance, ainsi l’économie se portera mieux et la Guinée aura plus d’argent pour financer les secteurs de l’éducation et de la santé », a souligné un diplomate occidental.

Depuis la libéralisation du marché des changes en mars 2005, le Franc guinéen a connu une dépréciation très importante et les prix des produits importés tels que le riz et le textile ont subit une hausse considérable. Désormais, mêmes les plus petits achats se règlent avec une masse impressionnante de billets.

Compte tenu de la hausse des cours du pétrole, le prix à la pompe a triplé, et le taux d’inflation avoisine toujours les 31 pour cent.

En 2000, dans le cadre de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés, le Fonds monétaire international (FMI) a proposé d’annuler les 545 millions de dollars de dette de la Guinée. Cependant, pour pouvoir bénéficier de cette offre, la Guinée doit faire preuve de transparence et d’une bonne gestion financière – des conditions qui, selon le FMI, ne sont pas encore remplies.

« Notre objectif est de s’assurer que les pauvres bénéficient d’une partie de ces ressources », a affirmé Alvin Hilaire, représentant du FMI en Guinée.

Des grèves qui risquent de dégénérer

Des manifestations pour dénoncer l’inflation et la hausse des prix du pétrole ont paralysé la capitale, à deux reprises, au cours de l’année 2006. Les syndicats à la tête des mouvements de grève exigeaient du gouvernement une baisse des prix de l’énergie et un ralentissement de l’inflation.

« Un ouvrier ne peut toujours pas recevoir une éducation, envoyer ses enfants à l’école ou avoir de l’eau courante à son domicile », a déclaré à IRIN, en novembre dernier, Rabiatou Serah Diallo, secrétaire générale de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée.



Rabiatou Serah Diallo, secrétaire générale de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée, n'exclut pas d'autres mouvements de grève

Pour Mme Diallo, de nouveaux mouvements de grève ne sont pas à exclure. Cependant, les autres leaders de la société civile craignent que les manifestations ne dégénèrent car elles ne se limitent plus aux membres des syndicats.

En novembre 2005, des incidents violents ont éclaté entre les forces de sécurité et des manifestants, et de nombreux véhicules et taxis ont été saccagés pendant ces incidents. Puis au mois de juin dernier, le gouvernement a confirmé la mort de onze personnes lors de manifestations nationales. Selon les groupes de défense des droits de l’homme, entre 13 et 21 personnes auraient trouvé la mort lors de ces affrontements qui ont opposé des étudiants aux forces de l’ordre.

« La corruption et l’absence de services publics que connaît la Guinée est comparable à ce que nous avons pu constater au Liberia et en Sierra Leone avant le début du conflit », a rappelé Aliou Diallo, secrétaire général de l’Union du fleuve Mano, une organisation régionale basée à Conakry.

« Si le gouvernement continue à ignorer la société civile, il est fort possible qu’un soulèvement incontrôlable se produise car tout le monde s’accorde à dire que la situation ne peut pas durer ainsi », a-t-il ajouté.

Les diplomates ont signalé qu’une question restait en suspens: comment le gouvernement et l’armée vont-ils gérer la transition à la mort du Président Conté, un septuagénaire malade.

« D’autres pays ont été déstabilisés pour bien moins que cela », a déclaré un diplomate occidental à IRIN. « La Guinée est à deux doigts de … on ne sait quoi au juste », a-t-il conclu.