Protéger les professionnelles du sexe de Bukavu

Le conflit qui ravage le Sud Kivu et la pauvreté qui sévit dans cette province orientale de la République démocratique du Congo (RDC) contraignent des milliers de femmes à la prostitution. Certaines d’entre elles ont à peine 12 ans.

Bien qu’elles aient conscience des risques qu’elles encourent, ces jeunes filles qui vendent leur corps dans les rues de Bukavu, la capitale provinciale, acceptent souvent d’avoir des relations sexuelles non protégées avec leurs clients, un rapport sans préservatif se négociant à un prix plus élevé qu’un rapport protégé.

«C’est la pauvreté qui pousse les femmes à la prostitution : soit leur mari décède, soit il ne travaille pas, soit il n’a pas perçu son salaire», a expliqué Marie-Louise Ruhamya, conseillère auprès de l’ONG Population Services International (PSI). «Peu importe la raison, c’est la femme qui doit nourrir la famille et ce, par n’importe quel moyen.»

Au cours des 10 années de conflits qui ont opposé les mouvements rebelles étrangers aux milices congolaises et à l’armée nationale dans les provinces instables de l’est de la RDC, de nombreux civils ont trouvé la mort, des femmes et des enfants ont été victimes de viol et un grand nombre de villages ont été pillés.

Les affrontements ont fait des milliers de déplacés, les populations rurales ont quitté les campagnes pour se réfugier dans les principales villes du pays.

La ville de Bukavu a vu sa population grossir d’un demi million de personnes et des bidonvilles surpeuplés et insalubres se sont implantés sur les collines avoisinantes. Le chômage est y élevé et la prostitution largement répandue.

Les personnes déplacées, des femmes seules et des enfants non accompagnés pour la plupart, qui ont d’importants besoins en matière de nourriture et de produits de première nécessité, sont particulièrement exposées aux violences sexuelles.

«La pauvreté a un lien direct avec le nombre de professionnelles du sexe», a constaté Damien Du Nia, un haut responsable du Programme national de lutte contre le sida (PNLS). «A Bukavu et dans les villages avoisinants, la population s’est énormément accrue, les gens mènent une vie difficile, ils n’ont pas accès à l’eau potable et ont souvent le ventre vide.»

Dans les régions pauvres, instables, ravagées par les conflits, le nombre de professionnelles du sexe augmente car les femmes pensent que la prostitution est le seul moyen dont elles disposent pour nourrir leur famille. Ce phénomène se retrouve sur l’ensemble du continent, de la RDC à l’Ouganda en passant par la Sierra Leone.

A la mort de ses parents, alors qu’elle n’avait que 13 ans, Justine, une jeune Congolaise de 28 ans, a été contrainte à se prostituer afin de pouvoir faire vivre ses frères et sœurs.

«Il fallait que je trouve un moyen pour gagner de l’argent. Je n’avais d’autre choix que de vendre mon corps. Ce n’est pas ce que je voulais faire, bien sûr que non, mais qu’aurais-je bien pu faire d’autre?», s’est-elle interrogée.

Les centaines de professionnelles du sexe qui sont reçues par Femmes actives pour le développement intégral au Sud Kivu (FADI), une ONG locale qui apporte un soutien aux travailleuses du sexe, ont vécu une histoire similaire à celle de Justine.

Assises à côté de Justine, dans le bureau de FADI, où plus d’un demi million de préservatifs sont entassés dans des boîtes, des femmes âgées entre 18 et 50 ans, démunies, parlent ouvertement du commerce sexuel de Bukavu.

Une voie sans issue

Actuellement, la passe se négocie à 100 francs (soit 23 cents américains). Pour un rapport non protégé, le prix de la passe peut doubler, mais en règle générale, ce choix ne revient pas aux professionnelles du sexe.

«Certains clients sont prêts à payer plus pour un rapport sexuel sans préservatif. Chaque fois que j’accepte, je redoute que ce soit ce client là qui me contamine», a confié Bora, une travailleuse du sexe âgée de 28 ans, qui vend son corps à Essence, un quartier réputé chaud.

Avant de rencontrer Aimee Muzurikwabo, la directrice de FADI, il y a trois ans, Bora ignorait tout du VIH/SIDA.

«Je n’avais jamais de rapports sexuels protégés car je ne connaissais rien du VIH/SIDA et des autres maladies sexuellement transmissibles», a-t-elle dit. «Maintenant, je sais ce que c’est que le sida, je sais comment il se transmet et je connais les dangers des rapports non protégés.»

Mais malheureusement, le désespoir l’emporte souvent sur la raison. A 100 francs la passe, Bora doit coucher avec cinq clients différents pour gagner l’équivalent d’un dollar – assez pour acheter de la farine, de l’huile et quelques légumes.

«Si un client refuse d’utiliser un préservatif, j’essaie de négocier avec lui et de lui expliquer les risques qu’il prend, mais il n’écoute jamais. Certains clients deviennent même violents», a-t-elle fait savoir. «Si … je n’ai pas d’argent, je n’ai pas le choix, je dois coucher avec lui sans utiliser de préservatif, même si je connais les risques.»

A Bukavu, les personnes qui travaillent auprès des professionnelles du sexe ont compris qu’il était inutile de les dissuader de vendre leur corps et préfèrent insister sur l’importance du préservatif.

«Notre objectif premier n’est pas de les encourager à cesser de se prostituer. Si vous leur dites cela, elles vous répondent : ‘Et puis, je fais quoi ?’», a expliqué Aimee Muzurikwabo. «Nous préférons donc nous assurer qu’elles utilisent des préservatifs avec chacun de leurs clients et qu’elles se rendent régulièrement dans des centres de conseil et de dépistage volontaire.»

Dans le cadre du programme national multi-sectoriel de la lutte contre la sida (PNMLS), PSI distribue des préservatifs aux groupes à haut risque, dont les professionnelles du sexe, les chauffeurs routiers et les militaires.

Selon Médard Mpinda, coordinateur du programme, plus de 3,5 millions de préservatifs ont été distribués au cours des 12 derniers mois.

Les préservatifs ne sont pas distribués gratuitement et le lot de trois coûte 50 francs (soit 12 cents américains).

«Nous nous sommes rendu compte que distribuer gratuitement des préservatifs n’était pas la solution au problème», a expliqué Médard Mpinda. «Lorsqu’une personne achète un préservatif, cela veut dire qu’elle va vraiment l’utiliser. En revanche, si une personne reçoit gratuitement un préservatif, cela ne veut pas dire qu’elle va obligatoirement s’en servir et c’est du gaspillage.»

Dans le Sud Kivu, et particulièrement dans les zones rurales de la province, la population est peu informée sur le VIH/SIDA et les agences d’aide humanitaire ne peuvent qu’estimer approximativement le nombre de travailleurs du sexe.

Marie-Louise Ruhamya a indiqué que les femmes qui se rendaient aux ateliers organisés par PSI pensaient que le VIH/SIDA était synonyme de mort.

«Elles croient souvent que se rendre dans un centre de conseil et de dépistage volontaire, c’est comme recevoir un mauvais sort. Mais grâce aux séances de conseil, ces comportements sont en train de changer», a-t-elle ajouté.

En moyenne, chaque mois, 50 des 80 professionnelles du sexe qui participent aux ateliers de PSI acceptent de subir un test de dépistage du VIH. D’après les derniers chiffres, le taux de prévalence parmi les travailleuses du sexe s’élèverait à 2,7 pour cent, contre 4,4 pour cent en 2001.