La Casamance, nouveau point de départ pour l'immigration vers l'Europe

De plus en plus de candidats ouest-africains à la migration se rendent dans la région de la Casamance, au sud du Sénégal, d’où ils embarquent à bord de pirogues pour une traversée de 1 500 kms qui les conduira aux îles espagnoles des Canaries, espérant y démarrer une nouvelle vie.

La semaine dernière, plus de 462 migrants africains sont arrivés aux îles Canaries à bord de cinq pirogues, explique Domingo Martin, directeur régional de la santé et de l’aide humanitaire auprès de la Croix-Rouge espagnole de Tenerife, la capitale de l’archipel.

« Ils sont arrivés avec les vêtements qu’ils portaient et rien d’autre », a-t-il indiqué.

Pendant des années, des pirogues chargées d’Africains ont tenté d’entrer illégalement en Europe. Mais cette année, de plus en plus de jeunes gens, de femmes et d’enfants entreprennent la longue traversée de l’océan, au risque de leur vie.

Rien que cette année, plus de 14 700 migrants clandestins sont arrivés sur les plages des stations balnéaires des îles des Canaries, a ajouté M. Martin. La Croix rouge n’a pas les chiffres de l’année dernière. Mais selon certains rapports, citant les autorités des îles Canaries, le nombre d’arrivants cette année est trois fois supérieur à celui de l’année précédente.

L’Espagne et le Sénégal n’ont pas signé de protocole de rapatriement officiel. Aussi, lorsque des migrants clandestins sénégalais ou des individus sans carte d’identité sont arrêtés, les autorités espagnoles sont obligées de les transférer sur le continent avant de les relâcher sur le territoire espagnol.

M. Martin avoue qu’il ne sait pas ce que deviennent les migrants après leur passage par les centres de soins de la Croix-Rouge.

« Après l’assistance que nous leur apportons, la police les prend en charge, puis le gouvernement prend le relais. L’objectif est de le rapatrier dans leurs pays », a-t-il souligné.

Les nouveaux points d’embarquement

Le port d’embarquement des nouveaux arrivants reste inconnu. En début d’année, le point de départ des migrants était Nouadhibou, une localité située au nord de la Mauritanie, à quelque 750 kms des îles Canaries.
Mais depuis que les autorités espagnoles ont entrepris de collaborer avec les forces de sécurité mauritaniennes et ont multiplié les patrouilles en mer et aux points d’embarquement, les migrants sont descendus plus au sud de la Gambie, à Ziguinchor, capitale de la région de la Casamance.

« Presque tous les migrants illégaux sénégalais qui vont en Espagne partent désormais de la Casamance », explique un passeur qui a requis l’anonymat. « La sécurité est moins renforcée sur cette partie de la côte ».

Ces dernières semaines, les autorités sénégalaises ont procédé à de nombreuses arrestations de Sénégalais et de ressortissants de pays voisins. Selon le commandant Daouda Diop, 83 candidats à la migration clandestine ont été arrêtés au mois de juillet.

Mor Diaw est natif de Saint Louis et marchand ambulant dans les rues de Dakar. Il est venu en Casamance pour échapper aux patrouilles du Commandant Diop et trouver une pirogue qui le mènera en Europe.

« Il est désormais presque impossible de prendre départ à partir de Dakar ou dans les autres régions du nord. Les forces de sécurité patrouillent sur toute la côte. Et c’est pour échapper à leur vigilance que notre convoyeur nous a demandés de venir ici. Nous allons embarquer dans quelques jours », explique Diaw.

Début août, le Président Abdoulaye Wade, qui a été élu en 2000 avec la promesse de relancer l’économie et de créer de nouveaux emplois, a, au cours d’une allocution télévisée, exhorté les jeunes à ne pas quitter leur pays.

« La vie ne manque pas d’être difficile, mais aucune peine ne doit conduire à une sorte de suicide », a déclaré le Président.

De nombreuses pirogues ont chaviré pendant la traversée de l’océan. Les forces de sécurité qui patrouillent le long des côtes ont repêché des corps de malheureux candidats à la migration, mais bien d’autres corps ont disparu en mer.

Une jeunesse en mal d’avenir

Le gouvernement du Sénégal a promis de renforcer les capacités du Fonds national de la promotion de la jeunesse pour tenter d’apporter une réponse au phénomène de la migration clandestine et pour offrir aux jeunes des possibilités d’insertion socio-économique.
Ce fonds, logé au ministère de la Jeunesse, a reçu 8 milliards de francs CFA (15,5 millions de dollars américains) entre 2001 et 2005 sur le financement du budget de l’Etat. Mais pour certains jeunes, cette importante somme ne semble pas soutenir la comparaison par rapport à toutes les richesses que l’Europe pourrait offrir.

En Afrique de l’Ouest, beaucoup de jeunes sont confrontés au chômage. Sans diplôme, ni qualification, ils n’ont probablement aucune chance d’avoir un salaire régulier et d’envisager un avenir meilleur. Bien au contraire, les familles ouest-africaines à revenu modeste s’appauvrissent d’année en année.

Pour effectuer cette traversée, le migrant emprunte souvent de l’argent à sa famille avec la promesse d’un remboursement assorti d’intérêts, une fois qu’il aura trouvé un emploi en Europe. Et la somme empruntée peut atteindre 400 000 francs CFA (800 dollars).

Pour organiser le voyage, le migrant prend contact avec un passeur qui lui indique le lieu et l’heure de départ des pirogues. Après s’être acquitté de son droit de passage, le migrant peut prendre place à bord de la pirogue.

« J’ai décidé de partir en Espagne parce qu’il n’y a plus de travail ici pour les jeunes. La pêche ne nourrit plus son homme », raconte Philippe Sagna, jeune pêcheur de 22 ans. « Moi, je ne peux plus vivre dans cette situation, c’est pourquoi j’ai décidé d’aller à l’aventure comme mes autres camarades qui sont déjà partis et qui commencent à envoyer de l’argent à leurs parents ».

Chaque année, les Sénégalais de l’extérieur envoient des millions de dollars à leur famille restée au pays et pour beaucoup d’entre elles, ces quelques dollars permettent de payer la scolarité des enfants ou de s’acheter des vêtements.

En Afrique, les fonds envoyés par les travailleurs émigrés sont d’un apport inestimable. Selon les estimations des Nations unies, entre 2000 et 2003, près de 17 milliards de dollars ont été rapatriés en Afrique par des travailleurs et des familles vivant à l’étranger. Cette somme est supérieure au montant que perçoit le continent au titre des investissements étrangers directs.

Mais pour l’adjoint au maire de Ziguinchor, cet exode des jeunes est dû aux promesses d’emploi non tenues par le Président Wade.

« Si les jeunes partent en masse, c’est parce qu’on les a trompés, ils n’ont pas eu les promesses d’emplois qui leur avait été faites par le Président Wade », explique Moustapha Diédhiou. « La politique de jeunesse du Président Wade a échoué ».