Menace sur les libertés civiles à l'approche des élections

Alors que la Gambie se prépare à aller aux élections en septembre 2006, l’organisation de ce scrutin soulève bien des questions et la vague répressive qui frappe la presse locale menace la crédibilité et la transparence du processus électoral dans ce pays

Dans l’entrevue qu’il a accordée à IRIN, Ousainu Darboe, chef de l’opposition et leader du United Democratic Party (UDP) souligne que l’inscription des nouveaux électeurs sur les listes électorales pose problème.

Selon M. Darboe, beaucoup de ressortissants de la Casamance, région du Sénégal voisine de la Gambie, et de la Guinée-Bissau, plus au sud, s’inscrivent actuellement sur les listes électorales. Allègements fiscaux, promesses de simplification des procédures d’immigration, argent : tous les moyens sont bons pour appâter les gens.

« N’importe qui peut se faire établir une carte d’identité en 30 minutes. Cette carte est délivrée sans aucune condition préalable et parfois même, à domicile », déclare Darboe.

Pour Yankuba Touray, ministre de l’Agriculture et porte-parole du gouvernement, ces allégations sont sans fondement.

« Je ne suis pas au courrant de ce problème et je crois que ces rumeurs sont fausses », a-t-il déclaré à IRIN au cours d’un entretien téléphonique.

« Si l’opposition a constaté des manquements aux procédures, elle doit relever les noms des coupables et les communiquer à la Commission électorale indépendante », conclut-il.

M. Darboe reproche également au gouvernement actuel de ne pas respecter ses engagements en utilisant à ses fins les voitures, fonctionnaires et autres ressources gouvernementales dans le cadre de sa campagne électorale ; des allégations que le porte-parole du gouvernement nie catégoriquement.

« Ce n’est pas vrai. Tous les partis ont signé une déclaration d’intention et nous respectons nos engagements ».

Mais ces critiques de M. Darboe font écho à celles qu’il formulait déjà après sa défaite aux élections présidentielles de 2001 et que le gouvernement avait rejetées en son temps.

Petit pays anglophone d’Afrique de l’Ouest, la Gambie compte 1,5 millions d’habitants et ses frontières se trouvent à l’intérieur du Sénégal.

Son président actuel, Yahya Jammeh, était arrivé au pouvoir à la faveur du coup d’Etat de 1994 et avait promis de le céder aux civils au bout de deux ans. En 1996, il faisait voter une nouvelle constitution pour transformer sa dictature militaire en gouvernement civil. M. Jammeh a ensuite remporté les élections présidentielles de 2001, considérées généralement comme libres et justes.

Confirmation

A en croire, Sam Sarr, rédacteur en chef du bi-hebdomadaire Foroyaa, les récriminations de Darboe concernant le trucage des listes électorales sont fondées.

« C’est un système pourri », se désole-t-il. « Des gens viennent dans ce pays pour fuir la guerre en Casamance ou les problèmes économiques en Guinée. Le parti au pouvoir profite de cette situation pour les mobiliser et les inscrire sur les listes électorales afin de les amener à voter pour son candidat ».

Pour M. Sarr, des dizaines de milliers d’étrangers pourront ainsi s’inscrire sur les listes électorales et prendre part à un processus électoral très original qui consiste à introduire une bille dans une urne au fond de laquelle est installé un dispositif sonore. Un son, semblable à celui de la sonnette d’un vélo, retentit chaque fois que l’électeur vote en glissant cette bille dans l’urne.

Ce dispositif empêche ainsi une même personne de voter deux fois. Et pour éviter tout risque de confusion, les vélos seront interdits dans les bureaux de vote pendant les élections.

Bien qu’original, les observateurs nationaux et internationaux n’ont signalé aucun problème majeur lors des élections de 2001.

Mais « on ne peut pas dire pour autant que les élections sont libres et justes », réplique Sarr.

« Certes, on ne menace ni n’oblige personne à voter pour un candidat particulier. Vous pouvez aller librement dans l’isoloir et voter ensuite. Mais c’est au niveau du processus [d’inscription] qu’il y a de graves problèmes d’influence ».

« Vraiment, il n’y a pas d’égalité dans cette course au pouvoir », conclut-il.

Aux élections de 2001, le président Yammeh avait été proclamé vainqueur avec une courte avance de 20 000 voix et remportait ainsi 53 pour cent des suffrages.

Auparavant, un parti devait obtenir 50 pour cent des voix pour remporter les élections. Celles-ci se déroulaient alors généralement en deux tours de scrutin, ce qui donnait souvent lieu à des créations hâtives de coalitions.

Depuis, les règles ont changé. Désormais, il suffira d’une seule voix d’avance sur son concurrent pour remporter les élections à la majorité simple.

La Gambie est le 27ème pays le plus pauvre de la planète, selon le classement des Nations unies. Alors que le prix du sac de riz, l’aliment de base, est passé de 125 dalasis dans les années 90, à 750 dalasis aujourd’hui, le salaire mensuel moyen des gambiens n’a pas évolué et tourne encore autour de 1 500 dalasis (5,50 dollars américains).

Aucune critique

La vague répressive qui frappe la presse laisse penser qu’aucune critique du gouvernement en Mandinka, Fula ou Wolof, des langues nationales de la Gambie, ne pourra être autorisée.

Un des deux plus grands journaux de la presse anglaise du pays a été fermé en mars dernier et son rédacteur en chef détenu pendant 3 semaines.

Madi Ceesay, le rédacteur de ce journal et président du syndicat de la presse gambienne, a déclaré à IRIN qu’il a été arrêté pour avoir publié des informations concernant une tentative manquée de coup d’Etat. Il s’agissait de sa troisième arrestation en tant que journaliste.

M. Ceesay refuse de s’expatrier, mais ne veut pas non plus retourner en prison. C’est pour cette raison qu’il préfère ne pas parler de sa détention.

« Mon expérience n’a rien de bien agréable ».

Malgré les sévices qu’il a subis, Ceesay peut s’estimer chanceux. En décembre 2004, Deyda Hydara, le rédacteur en chef du journal The Point, a été abattu au volant de sa voiture et le meurtrier n’a toujours pas été retrouvé.

Un correspondant de la BBC a reçu des menaces de mort en 2004 et sa maison a été incendiée pendant son sommeil parce qu’il continuait de réaliser des reportages sur les conditions politiques en Gambie.

Un animateur de la station de radio Voice of America a dû fuir le pays après avoir constamment été harcelé et un membre de l’Assemblée nationale a été jeté en prison pour avoir fait paraître un article sur un site web politique aux Etats-Unis.

La Gambie a été épinglée par la plupart des organisations de défense de la liberté de presse telles que Reporter Sans Frontières, Article 19, Committee to Protect Journalists et International Press Institute, comme étant un Etat où il est dangereux d’exercer la profession de journaliste.

« Il est extrêmement difficile de travailler ici », a confirmé un journaliste de The Observer, le seul journal indépendant encore autorisé au le pays. Mais craignant d’être arrêté, il a requis l’anonymat.

« Maintenant, nous publions généralement des articles sur des faits de société, mais jamais sur le gouvernement », a-t-il déclaré.

Des choix difficiles

A l’en croire, des fonctionnaires du ministère de la Communication passent chaque soir dans les bureaux du journal The Observer pour lire les pages de l’édition du lendemain. Les articles considérés comme trop sensibles sont retirés des pages et remplacés par des annonces et tout journaliste qui critique le gouvernement subit immanquablement les foudres des agents de la redoutée Agence de renseignements.

« Nous sommes frustrés et très embarrassés car nous ne savons plus quel article inclure ou exclure de nos pages. Au mieux, nous pouvons présenter les problèmes, mais sans jamais critiquer le gouvernement et donner une mauvaise image de celui-ci », ajoute le journaliste.

Ceux qui ne parlent pas anglais ne pourront pas avoir accès aux informations à la radio car la seule station qui osait encore traduire les informations en Mandinka et Wolof est maintenant fermée.

Selon Darboe, après les élections de 2001, plusieurs organisateurs de sa campagne électorale ont été victimes de harcèlement et ont été battus. Des candidats de l’opposition ainsi que leurs partisans ont également été arrêtés.

Mais à l’approche des élections de septembre, Sam Sarr du journal Foroyaa souhaite que les journalistes gambiens et ceux de l’Afrique de l’Ouest en général prennent conscience de cette situation.

« Si nous nous laissons intimider, nous serons tous instrumentalisés et nous publierons alors ce qu’on nous demandera d’écrire. Cette situation n’est pas souhaitable, ni pour la Gambie, ni pour l’Afrique dans son ensemble ».