Quand les arts plastiques contemporains parlent du sida

Puisant leur inspiration dans le monde qui les entoure, les artistes plasticiens africains sont nombreux à évoquer les stigmates du VIH/SIDA dans leurs oeuvres, ouvrant ainsi la porte au débat et au changement de comportement.

Dans une installation présentée cette année à la septième édition de la Biennale de l’art africain contemporain de Dakar, du 5 mai au 5 juin au Sénégal, un jeune Sud-africain, Madikida Churchill, hurle sa douleur face au drame qui a touché sa famille dans une œuvre crue, qui a choqué le public du Dak’Art.

Composée d’un film où le plaisir est associé à la multiplication infinie du virus, et de trois cercueils, dont celui d’un nouveau-né, reliés entre eux par un tuyau plastique rougeoyant, ‘Virus Status’ témoigne des longues heures passées par l’artiste dans les couloirs de l’unité de soins palliatifs de l’hôpital de son quartier.

«Je cherche à participer et à influencer le débat», écrit le plasticien «pour que cela amène les gens à changer leur perception et leur comportement».

Pour Barbara Murray, l’une des commissaires de la Biennale qui a sélectionné les artistes venus d’Afrique australe, cette installation est «le reflet d’une certaine réalité, car en Afrique, on ne peut pas échapper au sida».

Selon les Nations unies, l’Afrique subsaharienne abrite 60 pour cent des personnes vivant avec le VIH/SIDA, soit 25,8 millions en 2005, et un taux de prévalence chez l’adulte estimé à environ 7,2 pour cent.

En 2005, 3,2 millions de personnes ont été infectés par le VIH, tandis que 2,4 millions d’adultes et d’enfants en mourraient, une situation imputable à l’ignorance des modes de transmission, à la faible utilisation du préservatif et à un accès difficile aux traitements antirétroviraux.

Que ce soit les comportements sexuels risqués ou la stigmatisation des personnes vivant avec le VIH, «les sujets relatifs à la propagation de la pandémie sont nombreux», explique Barbara Murray, originaire du Zimbabwe, pour qui ces thèmes «traversent aujourd’hui l’ensemble de la création contemporaine africaine».

Madikida Churchill, vainqueur cette année du prestigieux prix ‘Standard Bank Young Artiste’ en Afrique du Sud, n’est en effet pas seul à travailler sur les ravages de la pandémie : les sculpteurs kényan Joseph Bertiers ou camerounaise Pascale Marthine Tayou, le peintre ivoirien Tamsir Dia abordent ces sujets bien souvent tabous dans leurs pays d’origine.

Comme Madikida Churchill, Joseph Bertiers expose ses oeuvres au Dak'Art dans l'un des hauts lieux de la culture du Sénégal, dans le cadre du festival ‘In’, où 87 artistes venus de 27 pays du continent africain ont l’occasion de montrer leurs créations au grand public.

Moussa Seck, un étudiant en première année à l’école des Arts de Dakar, brave lui aussi des interdits au Sénégal, un pays où le taux de séroprévalence est relativement bas, contribuant à alimenter la stigmatisation et la discrimination des personnes qui vivent avec le virus.

Pour lui, «l’art est un vecteur, le tableau est un support qui fixe les images et quand tout disparaît, il ne reste que les images et leur message».

Avec Stop, une série de toiles réalisées à la peinture acrylique, il a cherché à montrer comment prévenir les risques de contamination pour que «le spectateur y réfléchisse toujours un peu plus», a-t-il expliqué à PlusNews.

Des images contre le sida

De la peinture à l’image numérique il n’y a qu’un pas informatique qu’a franchi le jeune Moussa Seck, grâce à un atelier d’une semaine organisé, dans le cadre du Dak’Art, autour du thème «Le virus du VIH/SIDA : parlons-en en image», organisé par le projet DigiArts.

Selon ses initiateurs, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), en partenariat avec la Fondation Daniel Langlois pour l’art, la science et la technologie, DigiArts promeut l’image comme un support à la connaissance : au cours des ateliers, les participants confrontent leur savoir pour mieux le restituer en un triptyque d’images.

Au sein de DigiArts, le choix de la thématique du VIH n’est pas fortuit. Selon Marcus Neustetter, un plasticien sud-africain qui a animé l’atelier de Dakar, le sida «est l’une des préoccupations majeures de notre époque».

«C’est aussi une question délicate à traiter, surtout quand les perceptions divergent : celle d’un Sud-africain ne correspond pas du tout à celle d’un Sénégalais», a expliqué Marcus Neustetter.

Le résultat de ces heures de travail se résume à un lot d’images, crées par les huit aspirants artistes : quand Moustapha transforme le virus en un diable frappant toute une famille sous le slogan ‘Non au sida’, Seydi personnifie le virus en un voyageur sans frontières, des images légendées «Sida, où vas-tu ?».

Pourtant, même si le VIH/SIDA est représenté à travers tous les supports d’expression de la création contemporaine africaine comme un pas de plus vers une prise de conscience de ses ravages, Marcus Neustetter reste lucide quant à la portée des oeuvres et de leurs messages.

«L’art changera peut-être les perceptions de l’Occident sur l’Afrique, mais pour le gars de la rue, cela ne signifie rien : c’est une question d’intérêt et de temps, un luxe».