Après 29 ans de pouvoir, le Président Kérékou tire sa révérence

Alors que certains chefs d’Etat africains modifient la constitution pour s’accrocher au pouvoir ou que les successions politiques se déroulent parfois dans le plus grand chaos, le Président béninois, Mathieu Kérékou, frappé par la limite d’âge fixée par la Constitution, a aujourd’hui cédé sa place à Boni Yayi, après plus de 29 ans de pouvoir.

Né le 2 septembre 1933 à Kouarfa dans le département de l'Atacora, dans le nord-ouest du Bénin, le Mathieu Kérékou a été pensionnaire des écoles des enfants de troupe de Kati, au Mali, et de Saint Louis, au Sénégal, avant de s'engager dans l'armée française et de recevoir des formations à Fréjus, Montpellier, puis à l'école d'Etat-major à Paris qu’il quitte avec le grade de sous-lieutenant.

Aide de camp du président Hubert Maga - 1er président du Dahomey indépendant - en 1965, il accède au pouvoir le 26 octobre 1972 à la faveur d’un coup d’Etat militaire.

A sa prise de pouvoir il a déclaré que « la branche ne se cassera pas dans les bras du caméléon ». Cela lui a valu immédiatement le surnom de caméléon, un animal dont il a fait son emblème. Et pour bien l’illustré, il ne se départissait jamais d’une baguette sur laquelle était sculptée un caméléon.

Après avoir présidé le comité militaire révolutionnaire, il forme ensuite le gouvernement militaire révolutionnaire (GMR). Le 30 novembre 1975, le colonel Mathieu Kérékou, président du GMR change le nom du Dahomey en République Populaire du Bénin (RPB). Le drapeau multicolore « vert -jaune –rouge » est remplacé par un drapeau vert frappé d’une étoile à 5 branches logée en haut, à gauche. Et, alors que les civils font leur entrée au gouvernement, il instaure un parti unique, le parti de la révolution populaire du Bénin (PRPB) et l’idéologie du marxisme-léninisme.

En 1989, face à la crise économique, à l’échec de l’option politique et à l’agitation sociale, le Président Kérékou, sur les conseils de certains cadres du pays, organise en février 1990 la première conférence nationale organisée sur le continent, qui allait engager le pays sur la voie de la démocratie et de la libéralisation de l’économie.

Au cours de la conférence, il demande pardon au peuple et rassure les participants en déclarant la souveraineté des assises. « Les décisions issues de cette conférence seront appliquées à la lettre. Mais de grâce ne nous demander pas de démissionner. Vous pouvez nous destituer. »

La République populaire du Bénin (RPB) devient République du Bénin (RB), l’ancien drapeau multicolore reprend sa place, la constitution est votée et des institutions républicaines mises en place, ainsi qu’un régime semi-présidentiel conduit par le Premier ministre Nicéphore Dieudonné Soglo.

Les premières élections présidentielles du renouveau démocratique sont organisées en 1991 et c’est Nicéphore Soglo qui remporte le scrutin.

Le Président Mathieu Kérékou se retire alors de la scène politique, mais cinq années plus tard, à la surprise générale, il prend sa revanche sur le président sortant, et est élu Président de la république avec 52% de voix.

En mars 2001, le Président Kérékou est réélu pour un second mandat qui a pris fin le 5 avril 2006 à minuit.

Le respect de Kérékou pour la Constitution et la passation de pouvoir pacifique qui en a découlé sont d’autant plus remarquables que ce scénario est plutôt rare dans la sous-région.

« Le Général Kérékou, [ …] n'a pas cédé à la tentation, fait remarquable en Afrique, de changer la Constitution béninoise pour se représenter à la présidentielle », déclarait un quotidien camerounais. « Ce geste démocratique, hormis qu'il contribue à implanter un peu plus le Bénin dans le club des démocraties, ouvre aussi la voie au renouvellement du personnel politique et, peut-être, des styles de gouvernance ».


Au Burkina Faso voisin, le Président Blaise Compaoré a remporté les élections de novembre 2005, après avoir passé 18 ans au pouvoir et le Togo voisin est dirigé depuis plus de 38 ans par la dynastie Gnassingbé.

Ailleurs en Afrique, le Président gabonais Omar Bongo Ondimba - doyen des chefs d’Etat africains au pouvoir depuis 38 ans - qui briguait un troisième septennat depuis l’instauration du multipartisme dans le petit pays producteur de pétrole, a été réélu en décembre 2005. Et au Tchad, le Président Idriss Deby a récemment modifié la Constitution afin de pouvoir se présenter aux prochaines élections.

Le Bénin, le Ghana et le Sénégal sont les seuls pays ouest-africains que Freedom House, une ONG américaine oeuvrant pour la défense des droits politiques et des libertés civiles, considère comme des Etats « libres ».

Cependant, dans un discours prononcé hier lors de sa visite officielle au Sénégal, le dictateur libyen, Mummar Gaddafi, a suggéré au président Abdoulaye Wade, 82 ans, de modifier la Constitution afin de rester président à vie.

Depuis l’instauration de la démocratie au Bénin, Mathieu Kérékou a libéralisé l’économie et amélioré l’image du Bénin à travers le monde. Le Bénin a participé à plusieurs missions de maintien de la paix de l’Onu à travers le continent africain.

Dans son message à la nation du 31 juillet 2005 dernier, veille du 45ème anniversaire de la fête de l’indépendance, il a déclaré :

« Après 15 années d’expérience démocratique, notre pays vit en paix. Les institutions de la République fonctionnent régulièrement. Les Béninoises et les Béninois jouissent des libertés fondamentales. La liberté de la presse est garantie. L’environnement juridique est assaini.
Les dispositions constitutionnelles favorisent l’alternance au pouvoir et la succession au sommet de l’Etat. Ces prescriptions fondamentales de notre constitution du 11 décembre 1990 doivent pouvoir résister à toute révision opportuniste, d’autant plus que par delà toutes les préoccupations conjoncturelles et subjectivistes qui la motivent, elles constituent en fait la référence basique et le test d’authenticité de la nouvelle culture démocratique dont les acteurs politiques doivent désormais faire preuve ».