Le procès de Charles Taylor pourrait se tenir en Europe

Pour des raisons de sécurité, le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) a demandé la délocalisation aux Pays-Bas du procès de l’ex-Président Charles Taylor, accusé de crimes de guerre et de soutien à des mouvements insurrectionnels qui ont fait des milliers morts en Afrique de l’ouest.

C’est sous l’escorte des forces de la MINUL – Mission des Nations unies au Liberia - que l’ancien chef rebelle devenu président est arrivé à Freetown, la capitale sierra léonaise, où il doit comparaître devant le TSSL pour répondre de onze chefs d’accusation, dont ceux de complicité de meurtre, de mutilation, de viol et de circonscription d’enfants durant la guerre civile sierra-léonaise.

Et alors que Charles Taylor passe sa première nuit dans la cellule 6B de la prison du TSSL, après trois années d’exil au Nigeria, la Communauté internationale salue l’arrestation de l’ancien Président libérien comme une victoire sur l’impunité, tout en précisant que des tractations sont en cours pour envisager son procès hors d’Afrique.

Selon les autorités du TSSL, cette demande de délocalisation est motivée par des raisons de sécurité. Un courrier adressé en ce sens au gouvernement hollandais et à la Cour pénale internationale (CPI), leur demandant de faciliter le transfert du procès en Hollande, « évoque les risques de déstabilisation de la région si M. Taylor est jugé à Freetown », a indiqué un communiqué du Tribunal publié jeudi.

Pour Christopher Staker, le substitut du procureur, « cette requête suppose un transfert du Tribunal spécial et la tenue du procès en Hollande… avec [les mêmes] juges et procureurs ».

Dans l’attente de la réponse du CPI, la ville de Haye à d’ores et déjà fait savoir qu’elle accepterait ce transfert sous certaines conditions, a indiqué M. Staker.

Et l’une des conditions évoquées est le départ de M. Taylor à la fin du procès. La Haye veut également avoir l’assurance que les installations du CPI seront sécurisées et avoir toutes les garanties juridiques que le procès peut être délocalisé hors de Sierra Leone – une disposition prévue par la Charte du Tribunal, ont indiqué les responsables du TSSL.

La nouvelle présidente libérienne, Ellen Johnson Sirleaf, avait adressé une requête formelle aux autorités nigérianes demandant la comparution de M. Taylor devant le TSSL. Jeudi, dans son message à la nation, elle a déclaré qu’elle « espère que le Conseil de sécurité adoptera une résolution autorisant la délocalisation du procès vers un environnement plus favorable ».

« Nous avons déjà dit, et continuerons de souligner qu’à chaque étape la procédure, les Nations unies doivent s’assurer que M. Taylor est traité dignement et que les droits de la défense sont garantis », a-t-elle déclaré. « Cela en accord avec le principe selon lequel une personne doit être considérée innocente avant d’être jugée coupable ».

Taylor devrait comparaître devant le TSSL d’ici quelques jours pour se voir notifier officiellement les charges qui pèsent contre lui et pour qu’il puisse préparer sa défense, a déclaré un porte-parole du Tribunal.

Une menace permanente pour la région

Taylor est accusé d’avoir financé, formé et armé les rebelles du Front révolutionnaire (RUF) – tristement célèbres pour les mutilations qu’ils ont infligé aux civils en Sierra Leone - en échange de diamants, et d’avoir tenté de déstabiliser des Etats voisins. Et de nombreux hommes politiques et observateurs de la région continuent de penser qu’il pouvait encore constituer une menace.



Des milliers de civils ont été mutilés par les rebelles pendant la guerre de Sierra Leone

« C’est dommage, mais la délocalisation du procès pourrait ternir la joie de victimes de ses crimes présumés », a déclaré Corinne Dufka, du bureau de Human Watch Rights, en Afrique de l’ouest. « Le procureur a sans aucun doute tenu compte de cet aspect et de certains impératifs sécuritaires ».

Mais la décision, a-t-elle ajouté, « souligne également que M. Taylor avait maintenu des contacts dans la région ».

Près de trois ans après son départ du pouvoir et son exil au Nigeria, Taylor a été incarcéré à la prison du Tribunal spécial, dans une petite cellule équipée d’un ventilateur mural, d’une table, d’une chaise, et d’un matelas.

Les rues de Freetown étaient calmes. De nombreuses personnes étaient sorties de leurs maisons pour voir l’hélicoptère de l’ONU transportant l’ancien chef de guerre des années 1990 se poser sur l’aire d’atterrissage du TSSL.

Une fois l’appareil posé au sol, une Toyota Land Cruiser s’est avancé silencieusement et des gardes de sécurité se sont déployés pour former un cordon de sécurité vers le véhicule.

C’est les mains menottées, et arborant un gilet par balle noir, contrastant avec son ensemble beige, que Taylor est sorti de l’appareil, les yeux fixés sur le sol.

Dans le couloir de la prison TSSL un inspecteur adjoint de police lui a lu l’acte d’inculpation avant de le remettre officiellement entre les mains du Tribunal spécial.

L’arrivée de M. Taylor à Freetown vient ponctuer une journée riche en évènements. Après s’être enfui mardi de sa luxueuse villa du sud du Nigeria, il a été retrouvé et appréhendé mercredi, dans le nord-ouest du pays, alors qu’il tentait de franchir la frontière camerounaise. Il a ensuite été envoyé à Monrovia, la capitale libérienne, où il a été arrêté par les Forces de MINUL avant d’être transféré en Sierra Leone.

Des réactions mitigées

Si beaucoup de Sierra-léonais se réjouissent de voir Charles Taylor comparaître devant la justice, nombreux sont ceux qui approuvent également la délocalisation de son procès en Europe.

La paix reste fragile en Sierra Leone, cinq ans après la fin de la guerre civile qui a déchiré le pays pendant plusieurs années, d’autant plus que le mandat de la Mission de l’ONU (MINUSIL) a expiré en décembre dernier et qu’elle constituait à l’époque le plus important contingent de casques bleus déployé dans le monde, avec ses 1 7 000 hommes.

Quelque 250 éléments sont restés dans le pays pour assurer la sécurité du TSSL, et la Sierra Leone ne dispose pas encore de forces de sécurité opérationnelles.

« Charles Taylor crée des troubles partout où il passe », a déclaré à IRIN John Caulker, le président de Forum of conscience, une organisation de défense des droits de l’homme.

Et dans un journal local, l’avocat sierra léonais James Blyden Jenkins Johnston a résumé ainsi son sentiment : « Avec le départ du gros du contingent des forces de la MINUSIL, je ne pense pas que nous devrions prendre le risque de tester notre force armée si rapidement ».

« S’il vous plaît, transférez M. Taylor ailleurs pour le juger. Ne perturbez pas à nouveau notre paix », a-t-il ajouté.

C’est le sentiment exprimé dans la plupart des appels reçus sur une chaîne de télévision locale après l’incarcération de M. Taylor.

Au Liberia, pays natal de M. Taylor où pour 10 cents les enfants vendaient déjà ses photos le montrant menotté, la capture de l’ancien chef de guerre suscite des réactions plutôt mitigées.

« Cela m’a attristé de voir des photos de notre ancien président menotté, mais je me suis réjouit de constater que personne n’est au-dessus des lois », a déclaré Jimmy Walker, un ancien voisin de M. Taylor.

Mais Joshua Saye, ancien milicien du mouvement rebelle de Taylor au Liberia, avoue sa détresse.

« Je ne peux supporter de voir le Grand Ghankay Taylor ainsi humilié, menotté, sur le sol libérien », a-t-il déclaré, utilisant le nom traditionnel dont ce descendant d’esclaves américains s’était doté pour rallier les autochtones à sa cause. « Qu’il ne verse pas une larme. Nous sommes toujours en communion avec lui, par l’esprit ».

Pour Kofi Annan, le Secrétaire général des Nations unies, l’arrestation de Taylor « porte un important coup à l’impunité ».

« Au moins, [ceux qui ont souffert durant la guerre] peuvent continuer leur vie en sachant qu’il n’est plus parmi eux et qu’il ne peut plus leur faire de mal ».