Les travailleuses du sexe clandestines, des proies faciles pour le VIH

A peine descendues du ‘car rapide’, le bus de transport public dakarois, Lissa et Mousso disparaissent derrière un kiosque à journaux, fermé à cette heure tardive, et entreprennent leur métamorphose.

Pendant que l’une force les traits de son maquillage, l’autre enlève son ‘ndokett’, une longue robe traditionnelle, pour laisser apparaître une tenue plus suggestive, un jean serré et un large décolleté soulignant ses rondeurs. Car le soir venu, Lissa et Mousso sont des travailleuses du sexe clandestines.

Elles ont discrètement quitté leur domicile de la banlieue de la capitale sénégalaise pour rejoindre une avenue très fréquentée du centre-ville, où les noctambules sont constitués principalement des clients d’un fast-food accolé à une station service et de ceux de deux bars-hôtels.

Comme 80 pour cent des travailleuses du sexe à Dakar, selon les estimations de l’organisation Enda-Santé basée au Sénégal, Lissa et Mousso ne sont pas inscrites au fichier national sanitaire et social, une démarche nécessaire pour obtenir un carnet sanitaire et ainsi avoir le droit d’exercer légalement leur activité.

Le Sénégal a institué cette réglementation en 1969, dans un objectif affiché de santé publique: les travailleuses du sexe qui ont leur carnet sanitaire ont accès gratuitement à des centres de santé où elles doivent se rendre tous les deux mois pour se soumettre à des examens médicaux, afin de diagnostiquer d’éventuelles infections sexuellement transmissibles (IST) et faire le test de dépistage du VIH.

L’âge légal minimum pour pouvoir s’inscrire sur ce fichier sanitaire a été fixé à 21 ans, or un grand nombre de travailleuses du sexe sont plus jeunes. C’est le cas de Lissa, qui sans donner de détails, reconnaît être trop jeune pour obtenir son carnet sanitaire.

«Je ne peux compter sur l’aide de personne et je ne veux pas mendier, alors si je veux vivre dans la dignité, je dois me prostituer, même sans carnet», explique la jeune fille aux traits d’adolescente, précisant que son entourage n’est pas au courant de son activité.

A 38 ans, divorcée, Mousso a d’autres raisons pour justifier sa clandestinité. «A partir du moment où mon mari a émigré en 1998, il n’a plus donné signe de vie. J’étais obligée de trouver de quoi entretenir nos enfants, alors une fois j’ai suivi une amie qui sortait tous les soirs. Mais vendre mon corps, ce n’est pas mon métier, donc je n’ai pas besoin de carnet sanitaire».

En 1999, une enquête sur la ‘sensibilisation des prostituées clandestines et [le] développement de pratiques préventives face à l’infection à VIH/SIDA’ menée par une ONG sénégalaise, Awa, auprès de 44 travailleuses du sexe clandestines et de 13 clients d’une ‘maison close’ d’un quartier populaire de la capitale a révélé que plus de quatre professionnelles interrogées sur cinq étaient isolées ou abandonnées.

La moitié des travailleuses du sexe ayant participé à l’enquête étaient des femmes divorcées, six pour cent étaient veuves et 27 pour cent mères célibataires. Plus de 90 pour cent des femmes ont affirmé que la prostitution constituait leur seul moyen de survie, a précisé Omar Ben Khatab Guèye, auteur de cette étude destinée à «dégager des pratiques préventives pour un exercice à moindre risque de [cette] activité».

Aller à la rencontre des clandestines

Parce qu’elles sont clandestines, les travailleuses du sexe comme Lissa et Mousso échappent à la plupart des programmes de prévention sur les IST et le VIH/SIDA. Pourtant, elles constituent des populations particulièrement vulnérables à l’infection au VIH et les taux de prévalence du VIH parmi elles sont alarmants.

Selon l’étude sentinelle 2004 du Conseil national de lutte contre le sida (CNLS), le taux d’infection au VIH parmi les professionnelles du sexe est de 20,9 pour cent à Dakar, et jusqu’à 30,3 pour cent à Ziguinchor, dans le sud du pays.

La dernière étude de démographie et de santé (EDS) publiée en 2005 établit le taux de prévalence du VIH au Sénégal à 0,7 pour cent de la population.

Selon l’enquête menée par M. Guèye, les travailleuses du sexe clandestines «ont manifesté un niveau [de connaissances] relativement moyen en ce qui concerne les moyens de prévention et les causes de l’infection au VIH, contrairement aux clients qui... témoignent d’une bonne connaissance sur la maladie».

Par ailleurs, les travailleuses du sexe clandestines hésitent à se rendre dans les centres de santé, entre autres parce qu’elles craignent que le personnel médical ne les dénonce aux autorités, ont constaté des ONG qui travaillent avec elles.

Face à cette situation, des organisations ont décidé d’aller vers les travailleuses du sexe sur le terrain et de leur offrir des services de conseils et de soins sur les IST et le sida là où elles se trouvent.

Quatre fois par semaine depuis trois ans, la camionnette de l’ONG Enda-Santé transformée en ‘clinique mobile’ sillonne donc les différents quartiers de la capitale sénégalaise la nuit pour offrir des consultations gynécologiques, des conseils et un soutien aux travailleuses du sexe clandestines.

«Notre mission est de prendre en charge les IST et d’amener [ces femmes] vers le dépistage du VIH», a expliqué le docteur Sédouma Yatera, l’un des deux gynécologues de la clinique mobile.

Lorsqu’une patiente est dépistée positive au VIH, elle est orientée vers le Centre de traitement ambulatoire de l’hôpital de Fann, à Dakar, pour être prise en charge, a ajouté le docteur Yatera. Depuis 2004, les médicaments antirétroviraux et les examens biologiques nécessaires au suivi de ce traitement contre le sida sont gratuits au Sénégal.

Outre les consultations médicales, les médecins et animateurs de la clinique mobile sensibilisent ces travailleuses du sexe sur les IST et le VIH, et distribuent des préservatifs, masculins et féminins.

Peu à peu et à force de patience, les équipes d’Enda-Santé ont fini par vaincre les réticences et gagner la confiance des travailleuses du sexe clandestines. Aujourd’hui, elles sont environ 2 000 à se rendre régulièrement aux consultations de la clinique mobile.

Pour toucher le plus grand nombre possible de travailleuses du sexe et limiter la propagation du VIH parmi ces populations vulnérables, M. Guèye de l’ONG Awa, a préconisé dans son étude de revoir les modes de diffusion des messages de prévention en ciblant les lieux où se pratique la prostitution clandestine, comme les jardins publics, et de mettre en place de nouvelles filières de distribution des préservatifs, en s’appuyant par exemple sur les chauffeurs de taxi ou les gérants de petits commerces tels que les télécentres.

Il a également recommandé d’assouplir la législation pour encourager les travailleuses du sexe âgées de moins de 21 ans à sortir de la clandestinité pour venir s’inscrire sur le fichier sanitaire et social.

«Le législateur, dont l’objectif au-delà de la répression est d’assurer un mieux-être dans le respect des règles édictées, doit aller dans le sens de la réduction de l’âge légal d’entrée des femmes dans la prostitution», un âge qui pourrait être aligné sur l’âge légal du mariage, fixé à 18 ans, a-t-il proposé.

L’enjeu est de taille, a plaidé M. Guèye, car le Sénégal pourrait avoir des difficultés à maintenir un faible taux de prévalence du VIH s’il n’accorde pas une attention particulière aux populations les plus vulnérables, comme les travailleuses du sexe, a-t-il conclu.