L'essence de contrebande : avantage ou inconvénient ?

Il y a un peu plus d’une semaine, à un carrefour très fréquenté de Cotonou, la capitale du Bénin, quatre personnes transformées en torches humaines sont mortes brûlées vives et des boutiques et feux tricolores ont été ravagés à la suite d’un incendie provoqué par un trafiquant d’essence.

Depuis huit mois, le Bénin connaît une grave pénurie de produits pétroliers en raison de l’augmentation du cours mondial du baril de pétrole et des ruptures d’approvisionnement du marché intérieur. Mais grâce à la proximité du Nigeria, premier producteur africain de pétrole, l’essence bon marché passe aisément voire illégalement les frontières, palliant le manque de carburant, mais causant parfois de graves incidents.

Un des plus graves incidents s’est produit à une heure de pointe dans la matinée du 1 décembre à Cotonou, la capitale, pas très loin du marché international de Dantokpa.

Les vendeurs à la sauvette avaient déjà pris d’assaut le carrefour Dédokpo à Akpakpa, non loin du nouveau pont de Cotonou. A leur côte, un mendiant aveugle tendait les mains pour demander l’aumône, souhaitant une agréable journée aux passants et automobilistes, alors que les rayons du soleil achevaient de lécher les dernières gouttes de pluies de la matinée.

Alors que le feu passait au rouge, un trafiquant d’essence de contrebande, communément appelée « Kapyo », venu de la ville frontalière de Porto Novo immobilisa sa moto à la hauteur du panneau des feux tricolores. Sur son scooter, il transportait plusieurs bidons d’essence de 50 litres qu’il devait livrer au marché Dantohpa. Un conducteur de taxi moto – communément appelé Zémidjan – voulant s’arrêter lui aussi au feu a, imprudemment heurté les bidons d’essence qui n’ont pu résister au choc.

L’essence a alors coulé sur la bougie de la taxi-moto et provoqué un immense incendie qui a atteint l’aveugle et le trafiquant. Le conducteur du Zemidjan et la jeune vendeuse de papiers mouchoirs sont décédés pendant leur transfert à l’hôpital, alors qu’un passant et un vendeur nigérian d’accessoires de téléphone portable ont été brûlés au troisième degré et sauvés de justesse par la population qui leur a aspergé le corps d’huile à moteur pour éteindre les flammes.

Les feux tricolores et plusieurs boutiques aux abords de la route ont été ravagés par les flammes.

Dimanche dernier, alors qu’ils faisaient leur prière du soir, des fidèles musulmans de la ville de Parakou, dans le Nord du Bénin, ont été alertés par des cris après l’explosi1on du plus grand dépôt d’essence de contrebande de la ville. Selon un médecin de l’hôpital de Parakou, sept personnes ont été blessées et des dizaines de fûts de 100 litres ont éclaté.

Il y a quelques mois, dans une banlieue de Cotonou, un trafiquant transportant plusieurs bidons d’essence avait percuté un véhicule en stationnement. Un bidon qui s’était détaché est tombé sur le capot de la voiture qui suivait, celle-ci a pris feu, et toute une famille a péri dans l’incendie.



Pas de travail, les stations de service n’ont plus d’essence

Mais les trafiquants d’essence ne compte pas s’arrêter malgré les risques que comporte la vente d’essence de contrebande.

“Tant que je serai en vie, j’exercerai toujours ce commerce”, a expliqué Jacob Toudounou, vendeur à Cotonou. “C’est ma façon à moi de gagner ma vie”.

A Porto-Novo, plaque tournante du commerce illicite de l’essence, Cyrille Saïzonou, 50 ans, accuse les autorités d’être responsables du trafic.

“Ce commerce traduit l’irresponsabilité du gouvernement. Un gouvernement qui n’est pas en mesure d’employer ses bras valides”, a-t-il indiqué. “Moi, j’ai deux enfants diplômés sans emploi que je nourris à l’aide de ce commerce.”

Selon son fournisseur, la commission nationale d’assainissement du marché intérieur des produits pétroliers (CONAMIP) a tenté de mettre fin à ce commerce illicite, mais elle n’y est pas parvenue.

Cela n’a rien d’étonnant puisque les approvisionnements en essence ne se font pas régulièrement.

Malgré la baisse du prix du carburant décrétée le 1 décembre, la principale compagnie pétrolière du Bénin, la SONACOP (Société nationale de commercialisation des produits pétroliers) rencontre encore des problèmes d’approvisionnement.

Et dans les stations d’essence de la SONACOP, qui détient 90 pour cent du réseau de distribution, il n’y a pas une seule goutte de carburant. Les pompistes désoeuvrés passent leur temps à dormir sur les bancs, attendant un hypothétique ravitaillement. En outre, les automobilistes ne se hasardent même plus devant les stations de service.

Tous contraints de recourir à l’essence de contrebande

“Je ne sais pas ce qui se passe”, a déclaré Georges Okoumassou, gréant de station SONACOP à Cotonou.

Selon le directeur général de la SONACOP, Ahmed Kotoko, “cette situation que nous déplorons tous est le non paiement de la subvention que l’Etat octroie aux sociétés exportatrices de pétrole”.

Mais pour Dieudonné Lokossou, le secrétaire général du syndicat des transporteurs (syntra) de la SONACOP, la mauvaise gestion de la compagnie après sa privatisation dans les années 1990 est aussi responsable de la situation actuelle.

"Avec plus de 40 milliards de francs CFA (72 millions de dollars américains) d’excédents en caisse en 1999 au moment de la cession au groupe CPI de Séfou Fagbohoun, la société se retrouve aujourd’hui en 2005 avec une ardoise de plus de 12 milliards [francs] à éponger.”

Et même les automobilistes qui achetaient leur carburant 30 pour cent plus cher dans les stations de service, se sont tournés vers l’essence de contrebande. “Je n’ai plus le choix”, a expliqué Samson Gouthon, un directeur de société.

Certains usagers, plus prudents, préfèrent se rendre à la frontière du Nigeria pour faire le plein d’essence dans les stations de service de la frontière. D’autres par contre, s’approvisionnent au marché noir au nez et à la barbe des douaniers et autres services officiels chargés de réprimer la contrebande.

Il arrive aussi que les autorités ministérielles aient recours à l’essence de contrebande. En avril dernier, le ministre de l’Intérieur, Seidou Mama Sika, et sa délégation ont dû acheter de l’essence de contrebande pour poursuivre le voyage jusqu’à Cotonou, après une panne sèche. Il avait été bloqué pendant trois heures par manque de carburant dans les stations de service de Porto-Novo.

Et selon l’Institut national de la statistique appliquée à l’économie (INSAE), en temps normal, la commercialisation des produits pétroliers par le secteur informel représentait 70 pour cent de la consommation du Bénin.