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MONDE: Mythes et mystères de l’espace humanitaire
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Kate Holt/IRIN
Distribution de nourritureorganisée par le Programme alimentaire mondial (PAM) à Mogadiscio, en Somalie
LONDRES, 3 mai 2012 (IRIN) - Le phénomène de « réduction de l’espace humanitaire » fait l’objet d’un éternel débat parmi les travailleurs humanitaires. Il n’est pas rare de les entendre se plaindre que leur neutralité et leur indépendance sont de plus en plus mises à mal par les bailleurs de fonds, les agents de maintien de la paix et les belligérants qui tentent de les rallier à leur cause. Ils incriminent également le bilan croissant des attaques à l’encontre du personnel humanitaire, qui n’est plus considéré comme impartial.
Deux chercheurs de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI) de Londres ont apporté leur pierre à l’édifice en remettant en question le concept « d’espace humanitaire » tel que défini par les organisations d’aide humanitaire et en critiquant le manque de recul historique de ceux qui croient en un âge d’or humanitaire au cours du quel la neutralité aurait été respectée et les organisations auraient pu travailler dans des zones de conflit en dehors de toute considération politique.
Dans leur rapport,
Humanitarian Space: a Review of Trends and Issues
(Espace humanitaire : tendances et enjeux), Sarah Collinson et Samir Elhawary ne nient pas la multiplication du nombre total d’agressions perpétrées contre des travailleurs humanitaires. Ils précisent cependant que le nombre de travailleurs humanitaires et l’échelle des opérations ont aussi considérablement augmenté ces dernières années. On estime à plus de 200 000 le nombre de travailleurs humanitaires employés par les Nations Unies et les organisations non gouvernementales (ONG) internationales œuvrant sur le terrain et il n’est pas certain qu’ils soient proportionnellement plus menacés que leurs prédécesseurs, qui étaient beaucoup moins nombreux.
De nos jours, les organisations humanitaires considèrent qu’il est normal de s’attendre à pouvoir travailler dans des zones de conflits en toute neutralité. Cela n’a pas toujours été le cas. Dans les années 1950 et 1960, les organismes des Nations Unies n’intervenaient pas dans les pays en guerre par respect pour la souveraineté nationale. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour lesréfugiés (HCR) n’aidait d’ailleurs que les personnes qui avaient déjà quittéleur pays. Dans les années 1970, de nouvelles ONG idéalistes ont bravé lasouveraineté de certains gouvernements et travaillé avec des groupes rebellespour aider les opprimés.
Dans les années 1990, les efforts internationaux de maintien de la paix sont devenus plus entreprenants et interventionnistes. Pourtant, selon Mme Collinson et M. Elhawary, « de nombreuses organisations humanitaires acceptaient la nécessité d'une certaine ‘cohérence’ entre leurs objectifs et les programmes en matière de diplomatie et de sécurité des principaux pays donateurs tant qu’elles avaient confiance en l’ambition humanitaire de ces derniers ». Ce n’est qu’après les attentats du11-Septembre aux États-Unis, il y a un peu plus de dix ans, que les organisations humanitaires ont commencé à s’inquiéter du risque d’être entraînées dans le programme de sécurité bien plus explicite de la« guerre contre le terrorisme ».
« On entend généralement par espace humanitaire un espace à l'écart de la politique », a expliqué M. Elhawary au public présent à l’ODI, « et on estime que pour inverser le processus de politisation, il faudrait revenir à un modèle clair, solide et prévisible et que si une organisation respecte ces principes et reste en dehors de la politique, son accès sera garanti. Mais tout accès se base sur des compromis politiques et résulte des influences réciproques entre les intérêts et les actions des différents acteurs... Nous avons effectué un bref survol historique depuis la guerre froide et nous n’avons trouvé aucun âge d’or de l'action humanitaire. »
Les auteurs ont également critiqué la façon dont les principales organisations internationales ont recours au terme « espace humanitaire » lorsqu’elles évoquent en réalité un « espace organisationnel » ausein duquel les Nations Unies et les principales ONG peuvent agir comme elles l’entendent, sans tenir compte du fait que la situation puisse être différente pour d’autres acteurs accomplissant un travail humanitaire ou pour les populations locales en danger.
Plusieurs personnes présentes à l’occasion de la parution du rapport appartenaient à des organismes qui se trouvent dans la ligne de mire du document.
Marc Dubois, directeur général de la section britannique de Médecins sans frontières, a reconnu qu’il pourrait être judicieux de traiter davantage de l’espace humanitaire sur le plan de la realpolitik, où il faut négocier, acheter ou jouer des coudes pour obtenir ce que l’on souhaite. « Il s’agit de comprendre les intérêts [des parties prenantes]. Il s’agit de comprendre les jeux de puissance sur le terrain. Et il s’agit de comprendre que si les principes ont un sens, ils n’ont un sens que dans un contexte donné. »
Brian Martin, directeur de Christian Aid au Sri Lanka jusque récemment, a indiqué comment cela pourrait fonctionner dans les faits. « Il faut toujours voir les choses en contexte », a-t-il remarqué lors de la sortie du rapport, « et il faut se demander ce que l’on peut ou ne peut pasfaire. J’ai été ahuri par l’arrogance de certains de mes collègues concernant la façon dont ils voulaient faire les choses et par leurs réticences à parler avec les autorités ou l’armée... Nous avons grand besoin d’établir un contact et un dialogue avec les autorités et d’avoir leur consentement. On ne peut pas tout obtenir. Au Sri Lanka, nous avons travaillé avec l’armée. Plus nous nous éloignions de Colombo vers le nord, plus l’armée agissait pour aider la population. »
Les participants dont les souvenirs remontaient le plus loin ont salué la perspective historique du rapport. « Je crois que nous devons chercher à comprendre comment nous en sommes venus à ce discours », a dit Jeff Crisp, chef du service de l’évaluation et de l’élaboration de la politique générale au HCR. « Et je pense que cela en dit long sur les études en matière de politique humanitaire, qui se sont toujours affranchies de toute analyse historique...Nous devons commencer à nous intéresser à autre chose qu’au présent et au futur. »
Mais M. Dubois a formulé un avertissement. La neutralité de l’espace humanitaire et l’idéal du travailleur humanitaire se tenant à l’écart de la politique sont peut-être des mythes, mais, a déclaré M. Dubois « je pense que ce concept d’espace organisationnel et d’espace humanitaire est fortement lié à notre identité et aux mythes que nous véhiculons sur nous-mêmes et qui ont une très grande importance dans notre façon de gérer les choses, dans notre culture, notre dynamisme et notre dévouement. Il serait inquiétant de voir tous les membres d’une organisation se préoccuper essentiellement de lapolitique. »
eb/oa-gd/amz
Theme (s)
:
Démocratie et gouvernance
,
Paix et sécurité
,
Politique
,
Sécurité
,
[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]
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LONDRES, 3 mai 2012 (IRIN) - Le phénomène de « réduction de l’espace humanitaire » fait l’objet d’un éternel débat parmi les travailleurs humanitaires. Il n’est pas rare de les entendre se plaindre que leur neutralité et leur indépendance sont de plus en plus mises à mal par les bailleurs de fonds, les agents de maintien de la paix et les belligérants qui tentent de les rallier à leur cause. Ils incriminent également le bilan croissant des attaques à l’encontre du personnel humanitaire, qui n’est plus considéré comme impartial.
Deux chercheurs de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI) de Londres ont apporté leur pierre à l’édifice en remettant en question le concept « d’espace humanitaire » tel que défini par les organisations d’aide humanitaire et en critiquant le manque de recul historique de ceux qui croient en un âge d’or humanitaire au cours du quel la neutralité aurait été respectée et les organisations auraient pu travailler dans des zones de conflit en dehors de toute considération politique.
Dans leur rapport,
Humanitarian Space: a Review of Trends and Issues
(Espace humanitaire : tendances et enjeux), Sarah Collinson et Samir Elhawary ne nient pas la multiplication du nombre total d’agressions perpétrées contre des travailleurs humanitaires. Ils précisent cependant que le nombre de travailleurs humanitaires et l’échelle des opérations ont aussi considérablement augmenté ces dernières années. On estime à plus de 200 000 le nombre de travailleurs humanitaires employés par les Nations Unies et les organisations non gouvernementales (ONG) internationales œuvrant sur le terrain et il n’est pas certain qu’ils soient proportionnellement plus menacés que leurs prédécesseurs, qui étaient beaucoup moins nombreux.
De nos jours, les organisations humanitaires considèrent qu’il est normal de s’attendre à pouvoir travailler dans des zones de conflits en toute neutralité. Cela n’a pas toujours été le cas. Dans les années 1950 et 1960, les organismes des Nations Unies n’intervenaient pas dans les pays en guerre par respect pour la souveraineté nationale. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour lesréfugiés (HCR) n’aidait d’ailleurs que les personnes qui avaient déjà quittéleur pays. Dans les années 1970, de nouvelles ONG idéalistes ont bravé lasouveraineté de certains gouvernements et travaillé avec des groupes rebellespour aider les opprimés.
Dans les années 1990, les efforts internationaux de maintien de la paix sont devenus plus entreprenants et interventionnistes. Pourtant, selon Mme Collinson et M. Elhawary, « de nombreuses organisations humanitaires acceptaient la nécessité d'une certaine ‘cohérence’ entre leurs objectifs et les programmes en matière de diplomatie et de sécurité des principaux pays donateurs tant qu’elles avaient confiance en l’ambition humanitaire de ces derniers ». Ce n’est qu’après les attentats du11-Septembre aux États-Unis, il y a un peu plus de dix ans, que les organisations humanitaires ont commencé à s’inquiéter du risque d’être entraînées dans le programme de sécurité bien plus explicite de la« guerre contre le terrorisme ».
« On entend généralement par espace humanitaire un espace à l'écart de la politique », a expliqué M. Elhawary au public présent à l’ODI, « et on estime que pour inverser le processus de politisation, il faudrait revenir à un modèle clair, solide et prévisible et que si une organisation respecte ces principes et reste en dehors de la politique, son accès sera garanti. Mais tout accès se base sur des compromis politiques et résulte des influences réciproques entre les intérêts et les actions des différents acteurs... Nous avons effectué un bref survol historique depuis la guerre froide et nous n’avons trouvé aucun âge d’or de l'action humanitaire. »
Les auteurs ont également critiqué la façon dont les principales organisations internationales ont recours au terme « espace humanitaire » lorsqu’elles évoquent en réalité un « espace organisationnel » ausein duquel les Nations Unies et les principales ONG peuvent agir comme elles l’entendent, sans tenir compte du fait que la situation puisse être différente pour d’autres acteurs accomplissant un travail humanitaire ou pour les populations locales en danger.
Plusieurs personnes présentes à l’occasion de la parution du rapport appartenaient à des organismes qui se trouvent dans la ligne de mire du document.
Marc Dubois, directeur général de la section britannique de Médecins sans frontières, a reconnu qu’il pourrait être judicieux de traiter davantage de l’espace humanitaire sur le plan de la realpolitik, où il faut négocier, acheter ou jouer des coudes pour obtenir ce que l’on souhaite. « Il s’agit de comprendre les intérêts [des parties prenantes]. Il s’agit de comprendre les jeux de puissance sur le terrain. Et il s’agit de comprendre que si les principes ont un sens, ils n’ont un sens que dans un contexte donné. »
Brian Martin, directeur de Christian Aid au Sri Lanka jusque récemment, a indiqué comment cela pourrait fonctionner dans les faits. « Il faut toujours voir les choses en contexte », a-t-il remarqué lors de la sortie du rapport, « et il faut se demander ce que l’on peut ou ne peut pasfaire. J’ai été ahuri par l’arrogance de certains de mes collègues concernant la façon dont ils voulaient faire les choses et par leurs réticences à parler avec les autorités ou l’armée... Nous avons grand besoin d’établir un contact et un dialogue avec les autorités et d’avoir leur consentement. On ne peut pas tout obtenir. Au Sri Lanka, nous avons travaillé avec l’armée. Plus nous nous éloignions de Colombo vers le nord, plus l’armée agissait pour aider la population. »
Les participants dont les souvenirs remontaient le plus loin ont salué la perspective historique du rapport. « Je crois que nous devons chercher à comprendre comment nous en sommes venus à ce discours », a dit Jeff Crisp, chef du service de l’évaluation et de l’élaboration de la politique générale au HCR. « Et je pense que cela en dit long sur les études en matière de politique humanitaire, qui se sont toujours affranchies de toute analyse historique...Nous devons commencer à nous intéresser à autre chose qu’au présent et au futur. »
Mais M. Dubois a formulé un avertissement. La neutralité de l’espace humanitaire et l’idéal du travailleur humanitaire se tenant à l’écart de la politique sont peut-être des mythes, mais, a déclaré M. Dubois « je pense que ce concept d’espace organisationnel et d’espace humanitaire est fortement lié à notre identité et aux mythes que nous véhiculons sur nous-mêmes et qui ont une très grande importance dans notre façon de gérer les choses, dans notre culture, notre dynamisme et notre dévouement. Il serait inquiétant de voir tous les membres d’une organisation se préoccuper essentiellement de lapolitique. »
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