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HAÏTI: Blessures invisibles
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UN Photo/Marco Dormino
Une femme cache son visage alors qu’elle passe devant des décombres et des corps. L’absence de cérémonies d’inhumation appropriées rend le deuil encore plus difficile
PORT-AU-PRINCE, 16 février 2010 (IRIN) - Environ 300 000 personnes souffrent de blessures suite au
séisme
qui a dévasté Haïti, mais lors de la journée de deuil national, exactement un mois après la catastrophe, l’étendue des dégâts psychologiques ne pouvait toujours pas être évaluée, dans un pays où les infrastructures de santé mentale sont extrêmement rudimentaires.
« Nous sommes confrontés à une tâche énorme », a dit Roseline Benjamin, une des quatre seuls psychologues de Haïti, qui travaille au point focal du gouvernement pour la santé mentale post-catastrophe et les « services psychosociaux ».
« Avant le tremblement de terre, notre communauté de praticiens de la santé mentale était déjà débordée. Et maintenant, les besoins se multiplient », a-t-elle dit à IRIN.
Des infrastructures débordées
En plus des quatre psychologues, Haïti compte un psychiatre. L’unique hôpital psychiatrique a résisté au tremblement de terre, mais même avant le séisme, le nombre de patients y était trois fois supérieur au nombre de lits. Ses capacités sont aujourd’hui encore plus surexploitées car – par manque d’autres établissements médicaux en état de marche – il s’est transformé en un centre d’accueil improvisé pour les blessés et les sans-abri.
Amanda Melville, spécialiste de la protection de l’enfance auprès de l’UNICEF, qui coordonne aujourd’hui un groupe de travail réunissant des agences des Nations Unies et des ONG (organisations non gouvernementales) autour des questions de santé mentale et de services psychosociaux en Haïti, a dit à IRIN que les travailleurs humanitaires étaient confrontés à une tâche intimidante.
« La situation a atteint une mesure sans précédent. Il y a déjà eu des catastrophes, mais pas à ce niveau-là, et elles n’avaient pas été aussi dévastatrices », a-t-elle dit à IRIN.
« C’est la première fois en Haïti, si ce n’est à l’échelle mondiale, que nous nous sommes réunis autour d’une table pour discuter de ces questions. Ce n’est pas un sujet [à traiter de manière] isolée, et pourtant nous ne nous étions pas concertés », a-t-elle ajouté.
L’UNICEF travaille avec le ministère de l’Education pour créer des messages radiodiffusés encourageant les habitants à demander de l’aide pour surmonter les effets psychologiques du tremblement de terre. International Medical Corps réfléchit en ce moment à comment former les travailleurs de santé primaires et secondaires du pays à la prise en charge des maladies mentales et de la détresse psychologique.
Le séisme de janvier est survenu après une longue série de bouleversements politiques et de catastrophes naturelles, qui ont tous contribué à détériorer le bien-être psychologique de la population.
Par exemple, Gheskio, le principal organisme proposant des services liés au VIH en Haïti, a enregistré des pics de violence liée au genre après chaque crise politique.
Environ 8 000 personnes ont perdu la vie dans des catastrophes naturelles en Haïti entre 1980 et 2008, d’après l’Université de Louvain en Belgique.
Photo:
Phuong Tran/IRIN
Un sauveteur britannique recherche des survivants à Léogane
Les moyens du bord
En l’absence de services gouvernementaux post-catastrophe, les organisations religieuses, la communauté, la famille et la résilience culturelle ont constitué les principales sources de soutien après les catastrophes, d’après
International handbook of emotional healing
: ritual and practices for resilience after mass trauma.
Mme Melville, de l’UNICEF, a dit à IRIN que la résilience ne suffisait pas. « C’est une médaille à deux faces : [on observe] la coexistence d’une tragédie profonde, de la souffrance [avec] la ténacité et le désir de continuer à vivre. Il y a toujours cette tension dans les situations d’urgence. Les gens peuvent dire qu’ils vont bien, mais quand on gratte la surface, on trouve une souffrance profonde. »
Alors que certains travailleurs de santé locaux ont demandé des tranquillisants pour répondre à la multiplication des symptômes d’anxiété, de dépression et de
stress post-traumatique
, Lynne Jones, pédopsychiatre auprès d’International Medical Corps, a dit à IRIN que les médicaments ne devraient pas être la première réponse.
Mme Jones est membre du Comité permanent interorganisations sur la santé mentale et le soutien psychosocial, qui a publié des
directives
concernant les services dans les situations d’urgence.
« Quand les gens se présentent avec des douleurs liées à un stress psychologique sans cause organique, si on se contente de leur donner des médicaments, ils risquent de continuer à venir pour demander des aspirines et des vitamines, et le problème n’est pas résolu », a dit Mme Jones à IRIN. Elle a ajouté qu’il faudrait en priorité aider les gens à recréer des réseaux sociaux pour éviter l’isolement, et leur donner la possibilité de pleurer leurs morts de façon appropriée.
Situations de deuils complexes
« Il est trop facile de diagnostiquer à tout-va des dépressions cliniques dans des situations de deuil complexes », a dit Mme Jones à IRIN. Si les morts ne sont pas « honorés », c’est-à-dire s’il n’y a ni inhumation ni cérémonie de deuil appropriée, les gens sont privé des moyens d’accepter et de surmonter leur perte, a dit Mme Jones.
Beaucoup de ceux qui ont été tués par le tremblement de terre ont été ramassés dans les rues par les équipes de construction, qui les ont mis dans des dizaines de fosses communes autour de la capitale.
Tandis que les proches des victimes du tsunami de 2004 en Indonésie avaient pu faire leur deuil grâce à la création d’espaces de méditation, les innombrables Haïtiens endeuillés ne bénéficient pas encore de ce type de soutien.
« Plutôt que de diagnostiquer une pathologie chez quelqu’un qui souffre profondément, il faudrait créer des moyens qui lui permettent de pleurer [sa perte] », a dit Mme Jones à IRIN.
pt/am/il
Theme (s)
:
Santé et nutrition
,
Catastrophes naturelles
,
[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]
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Une femme cache son visage alors qu’elle passe devant des décombres et des corps. L’absence de cérémonies d’inhumation appropriées rend le deuil encore plus difficile
PORT-AU-PRINCE, 16 février 2010 (IRIN) - Environ 300 000 personnes souffrent de blessures suite au
séisme
qui a dévasté Haïti, mais lors de la journée de deuil national, exactement un mois après la catastrophe, l’étendue des dégâts psychologiques ne pouvait toujours pas être évaluée, dans un pays où les infrastructures de santé mentale sont extrêmement rudimentaires.
« Nous sommes confrontés à une tâche énorme », a dit Roseline Benjamin, une des quatre seuls psychologues de Haïti, qui travaille au point focal du gouvernement pour la santé mentale post-catastrophe et les « services psychosociaux ».
« Avant le tremblement de terre, notre communauté de praticiens de la santé mentale était déjà débordée. Et maintenant, les besoins se multiplient », a-t-elle dit à IRIN.
Des infrastructures débordées
En plus des quatre psychologues, Haïti compte un psychiatre. L’unique hôpital psychiatrique a résisté au tremblement de terre, mais même avant le séisme, le nombre de patients y était trois fois supérieur au nombre de lits. Ses capacités sont aujourd’hui encore plus surexploitées car – par manque d’autres établissements médicaux en état de marche – il s’est transformé en un centre d’accueil improvisé pour les blessés et les sans-abri.
Amanda Melville, spécialiste de la protection de l’enfance auprès de l’UNICEF, qui coordonne aujourd’hui un groupe de travail réunissant des agences des Nations Unies et des ONG (organisations non gouvernementales) autour des questions de santé mentale et de services psychosociaux en Haïti, a dit à IRIN que les travailleurs humanitaires étaient confrontés à une tâche intimidante.
« La situation a atteint une mesure sans précédent. Il y a déjà eu des catastrophes, mais pas à ce niveau-là, et elles n’avaient pas été aussi dévastatrices », a-t-elle dit à IRIN.
« C’est la première fois en Haïti, si ce n’est à l’échelle mondiale, que nous nous sommes réunis autour d’une table pour discuter de ces questions. Ce n’est pas un sujet [à traiter de manière] isolée, et pourtant nous ne nous étions pas concertés », a-t-elle ajouté.
L’UNICEF travaille avec le ministère de l’Education pour créer des messages radiodiffusés encourageant les habitants à demander de l’aide pour surmonter les effets psychologiques du tremblement de terre. International Medical Corps réfléchit en ce moment à comment former les travailleurs de santé primaires et secondaires du pays à la prise en charge des maladies mentales et de la détresse psychologique.
Le séisme de janvier est survenu après une longue série de bouleversements politiques et de catastrophes naturelles, qui ont tous contribué à détériorer le bien-être psychologique de la population.
Par exemple, Gheskio, le principal organisme proposant des services liés au VIH en Haïti, a enregistré des pics de violence liée au genre après chaque crise politique.
Environ 8 000 personnes ont perdu la vie dans des catastrophes naturelles en Haïti entre 1980 et 2008, d’après l’Université de Louvain en Belgique.
Photo:
Phuong Tran/IRIN
Un sauveteur britannique recherche des survivants à Léogane
Les moyens du bord
En l’absence de services gouvernementaux post-catastrophe, les organisations religieuses, la communauté, la famille et la résilience culturelle ont constitué les principales sources de soutien après les catastrophes, d’après
International handbook of emotional healing
: ritual and practices for resilience after mass trauma.
Mme Melville, de l’UNICEF, a dit à IRIN que la résilience ne suffisait pas. « C’est une médaille à deux faces : [on observe] la coexistence d’une tragédie profonde, de la souffrance [avec] la ténacité et le désir de continuer à vivre. Il y a toujours cette tension dans les situations d’urgence. Les gens peuvent dire qu’ils vont bien, mais quand on gratte la surface, on trouve une souffrance profonde. »
Alors que certains travailleurs de santé locaux ont demandé des tranquillisants pour répondre à la multiplication des symptômes d’anxiété, de dépression et de
stress post-traumatique
, Lynne Jones, pédopsychiatre auprès d’International Medical Corps, a dit à IRIN que les médicaments ne devraient pas être la première réponse.
Mme Jones est membre du Comité permanent interorganisations sur la santé mentale et le soutien psychosocial, qui a publié des
directives
concernant les services dans les situations d’urgence.
« Quand les gens se présentent avec des douleurs liées à un stress psychologique sans cause organique, si on se contente de leur donner des médicaments, ils risquent de continuer à venir pour demander des aspirines et des vitamines, et le problème n’est pas résolu », a dit Mme Jones à IRIN. Elle a ajouté qu’il faudrait en priorité aider les gens à recréer des réseaux sociaux pour éviter l’isolement, et leur donner la possibilité de pleurer leurs morts de façon appropriée.
Situations de deuils complexes
« Il est trop facile de diagnostiquer à tout-va des dépressions cliniques dans des situations de deuil complexes », a dit Mme Jones à IRIN. Si les morts ne sont pas « honorés », c’est-à-dire s’il n’y a ni inhumation ni cérémonie de deuil appropriée, les gens sont privé des moyens d’accepter et de surmonter leur perte, a dit Mme Jones.
Beaucoup de ceux qui ont été tués par le tremblement de terre ont été ramassés dans les rues par les équipes de construction, qui les ont mis dans des dizaines de fosses communes autour de la capitale.
Tandis que les proches des victimes du tsunami de 2004 en Indonésie avaient pu faire leur deuil grâce à la création d’espaces de méditation, les innombrables Haïtiens endeuillés ne bénéficient pas encore de ce type de soutien.
« Plutôt que de diagnostiquer une pathologie chez quelqu’un qui souffre profondément, il faudrait créer des moyens qui lui permettent de pleurer [sa perte] », a dit Mme Jones à IRIN.
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