VANCOUVER, 19 septembre 2016
Jared Ferrie
Rédacteur pour l’Asie

Les stocks de poissons du monde sont au bord de l’effondrement en raison de l’effet combiné du changement climatique et de la surpêche, et, selon les scientifiques, cela pourrait entraîner une malnutrition généralisée dans les pays pauvres à climat tropical. 

Our fish are disappearing

Miranda Grant/IRIN
Our fish are disappearing

Les océans ont absorbé plus de 93 pour cent de chaleur générée par les activités humaines depuis les années 1970, selon un rapport rendu public ce mois-ci par l’Union internationale pour la Conservation de la Nature et des ressources naturelles (UICN). Le document note que l’augmentation « vertigineuse » des températures a provoqué le chaos dans les mers : de dangereux microbes et la bactérie responsable du choléra s’épanouissent dans les eaux plus chaudes, tout comme les algues toxiques qui peuvent empoissonner les poissons et les personnes qui les consomment ; les récifs coralliens qui abritent un quart de toutes les espèces marines se meurent ; des espèces, telles que les tortues, les oiseaux marins et les poissons, se déplacent vers des eaux plus froides, près des pôles.

Pour les experts qui étudient la situation de la pêche au niveau mondial, le rapport de l’IUCN, établi par 80 scientifiques dans une dizaine de pays, s’est simplement ajouté à la pile grandissante de leurs rapports qui montrent que la surpêche décime d’ors et déjà les stocks mondiaux.

Dirk Zeller, directeur administratif de l’institut de recherche ‘Sea Around Us’ de l’université de la Colombie-Britannique à Vancouver, a dit qu’il était déjà difficile de convaincre les pays de limiter l’exploitation de la pêche à des niveaux durables. Le réchauffement des mers, au même titre que la surpêche, ne va pas toucher tout le monde de la même façon. 

Jared Ferrie/IRIN
Un pêcheur décharge ses prises en Sierra Leone

«  Les pays pauvres et les pays en développement de la zone tropicale », a-t-il dit dans un entretien accordé dans son bureau de l’université de la Colombie-Britannique (UBC).

Début 2016, après plus de dix ans de recherches, M. Zeller et son collègue Daniel Pauly ont publié des preuves accablantes de l’ampleur réelle de la surpêche dans le monde. Ils ont noté qu’un grand nombre d’habitants des pays en développement dépendaient de la pêche pour leurs besoins en protéines et en micronutriments essentiels pour la santé. Les poissons pêchés localement représentent souvent la seule source de ces micronutriments, car les populations n’ont pas accès à ceux présents dans la viande, les œufs, les suppléments vitaminiques et les poissons importés.

Ce point a retenu l’attention des chercheurs de l’université de Harvard qui étudiaient l’importante de la pêche sur le plan nutritionnel. Ils ont pris contact avec les autres chercheurs et les conclusions préliminaires de leurs recherches conjointes ont été publiées en juin dans un article de la revue Nature dans lequel ils signalaient qu’environ 11 pour cent de la population mondiale pourrait perdre des micronutriments essentiels, car les poissons dont elle dépend disparaissent. « La gestion des pêches a toujours suivi un objectif de maximisation des revenus économiques ou de rendement soutenu pour maximiser la quantité de poissons qui peuvent être vendus sur le marché », a expliqué M. Zeller. « Nous affirmons qu’un changement est nécessaire – il faut considérer les ressources marines comme une question de santé. »

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Le changement climatique exacerbe un problème qui couve depuis 70 ans.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la ressource halieutique était considérée comme une ressource économique inépuisable, ce qui a favorisé l’expansion massive de la pêche industrielle. Cette étroitesse d’esprit a mis les pêcheurs dans une situation désespérée : s’ils continuent à pêcher au même rythme qu’aujourd’hui, beaucoup de stocks de poissons vont s’effondrer dans le monde.

Pour arriver à ces conclusions surprenantes, les chercheurs ont dû aller au-delà des données relatives à la pêche commerciale fournies par les pays à l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), qui comportaient des failles qui dissimulaient la triste réalité de la situation et nous permettaient de maintenir la fiction d’une pêche inépuisable. 

Vivien Cumming/IRIN
La pêche pourrait devenir un lointain souvenir pour les communautés comme celles-ci en Thaïlande

Les résultats sont graves, mais ils offrent aussi des solutions.

Les gouvernements et les agences ne doivent plus considérer la pêche mondiale uniquement comme une ressource économique, et ils doivent élaborer de nouvelles politiques pour mieux gérer la pêche et nous éviter d’aller à la catastrophe. Les groupes qui interviennent dans les domaines de la santé et de l’environnement –  y compris le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) – doivent également œuvrer pour obtenir des règlements plus stricts.

Des pressions sont aussi exercées sur les scientifiques pour qu’ils fournissent des données qui montrent avec précision l’ampleur de la crise que le monde traverse. C’est l’objectif que M. Zeller et ses collègues du projet ‘Sea Around Us’ essayent d’atteindre.

Il y a un peu plus de dix ans, ils ont été engagés par le Conseil de la pêche des Etats-Unis basé à Hawaii pour déterminer combien de poissons étaient pêchés par les pêcheurs artisanaux et de subsistance dans les îles du Pacifique appartenant aux Etats-Unis.

La plupart des données relatives à ces pêches n’avaient jamais été recueillies auparavant. Quand la FAO a été créée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec la mission de collecter et d’harmoniser les données nationales relatives à la pêche, le rôle de la pêche artisanale était considéré comme mineur – et cette théorie a largement prévalu jusqu’à aujourd’hui.

Lorsque les chercheurs de UBC ont transmis les données qu’ils avaient collectées sur la pêche de subsistance et la pêche artisanale à Hawaii, dans les Samoas américaines, à Guam et dans les îles Mariannes du Nord, ils ont indiqué que les données officielles sur la pêche étaient bien inférieures aux données reconstruites qui prenaient en compte la pêche artisanale. Ces résultats suggéraient que le déclin des stocks de poissons était plus marqué qu’on ne le pensait.

M. Zeller a lancé une étude similaire dans les pays du Pacifique, où la gestion de la pêche n’est pas aussi rigoureuse que dans les territoires des Etats-Unis. Il est parvenu à la même conclusion.

« A partir de là, nous avons pensé, ‘D’accord, peut-être devrions-nous faire la même chose pour chaque pays’ », a-t-il dit, et le projet de « reconstruction des captures » a vu le jour.

En 2015, les chercheurs de UBC ont achevé la construction de la toute première base de données relatives à la reconstruction des captures pour chaque pays du monde en s’appuyant sur six décennies de recherches. Elle associait les données nationales compilées et présentées par la FAO aux données relatives à la pêche non déclarée, y compris la pêche de subsistance, la pêche récréative et la pêche artisanale (c’est-à-dire la pêche locale qui alimente les marchés locaux), ainsi que les prises rejetées par certaines des plus grandes entreprises de pêche de chaque pays.

En janvier 2016, MM. Zeller et Pauly ont publié leurs conclusions dans la revue Nature Communications. Selon les données fournies par la FAO au nom de chaque pays, la pêche de capture a culminé à 86 millions de tonnes en 1996 dans le monde. Selon le projet de reconstruction des captures de ‘Sea Around Us’, les prises ont atteint 130 millions de tonnes cette année-là. « Nous avons conclu que les captures reconstruites dans le monde entre 1950 et 2010 étaient de 50 pour cent supérieures aux données fournies à la FAO, et qu’elles enregistrent une décélération plus marquée depuis les années 1990, quand les prises ont atteint leur pic », ont-ils écrit. 

Trop de bateaux en mer

Les communautés les plus pauvres seront touchées de manière disproportionnée par le déclin des stocks de poissons, mais ce ne sont pas elles, les responsables.

« A ce stade, c’est une conséquence de la surpêche et surtout de la surcapacité des flottes industrielles. Et la plupart des flottes industrielles viennent des pays développés », a expliqué M. Zeller, avant d’ajouter que les subventions versées par les gouvernements contribuaient à la surcapacité.

La flotte chinoise, en particulier, connait une croissance rapide et est littéralement dopée par les subventions depuis les années 1950.

Les subventions pour les frais de carburant représentaient 94 pour cent des 6,4 milliards de dollars versés par la Chine à sa flotte en 2013, selon une étude publiée au mois de juin dans la revue Marine Policy. La Chine est aujourd’hui le premier pays producteur aquacole et environ 95 pour cent de ses subventions sont « préjudiciables à la durabilité » de la pêche, indique l’étude. Le 15 avril, les Etats-Unis ont déposé plainte contre la Chine devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC), indiquant que la Chine refusait de fournir des informations sur ses programmes de subventions. « La situation désastreuse de la pêche mondiale a suscité des appels en faveur d’un meilleur contrôle des subventions accordées à la pêche qui contribuent à la surpêche et à la surcapacité », selon la plainte. Si le problème de la surpêche lié à la surcapacité des flottes industrielles a été reconnu par l’OMC et d’autres, les solutions sont mises en œuvre lentement.

 

Le Comité des pêches (COFI) de la FAO se rassemble tous les deux ans. En 2014, le COFI a adopté des directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale. Cet accord a été conclu après plusieurs années de lutte. « Pour résumer, elles expliquent que la pêche mondiale ne se limite pas à des flottes industrielles qui parcourent les océans, rapportant de l’argent aux gens riches ou aux entreprises de pêche », a dit M. Zeller. « La première des priorités, c’est la pêche locale ». Mais les directives ne sont pas contraignantes. Les pays ne sont pas obligés de supprimer leurs programmes de subventions pour mettre fin à la surpêche et donner la priorité aux petites communautés de pêcheurs.

« Beaucoup de pays avancent sur la question des subventions au niveau national », a dit M. Zeller. « Mais les grands acteurs, comme la Chine et l’Europe – ils ne le font pas. »

‘Un train fou’

Si les gouvernements de tous les pays s’accordaient sur des mesures contraignantes pour limiter la pêcher, ils seraient confrontés à un problème bien plus difficile à résoudre.

« Le changement climatique pourrait être le train fou que personne ne peut arrêter », a dit M. Zeller. 

Garth Cripps/Blue Ventures
Un récif de corail à Madagascar recouvert d’une couche de sédiments

Le rapport de l’IUCN enfonce le clou en des termes crus, rarement utilisés par les scientifiques : « Le réchauffement des océans pourrait être le plus grand défi caché de notre génération. »

Le rapport a noté que même les discussions menées au plus haut niveau sur le changement climatique n’évoquaient pas la question des mers. Mais les signes avant-coureurs sont partout autour de nous, dans les océans qui représentent 70 pour cent de la surface de la planète. Les températures des océans enregistrées l’année dernière étaient les plus élevées en 136 ans de relevés, et c’était la quatrième fois que le record était battu depuis 2005.

Pour M. Zeller, la situation laisse entrevoir l’idée que les grands intérêts économiques ne peuvent plus être les seuls arbitres de la gestion des pêches.

« Un nombre croissant d’organisations – au sein du système des Nations Unies, au sein des gouvernements – se rendent compte que la pêche n’est pas qu’une activité économique », a-t-il dit. « C’est une question environnementale, et ils vont se rendre compte que c’est une question de santé. »

Malgré la lenteur glaciale du changement politique, M. Zeller voit des raisons d’espérer, car la gestion s’améliore dans bon nombre de pays, et il y a une prise de conscience croissante de la crise. Un nombre croissant d’organisations non gouvernementales (ONG) œuvrent à la défense des pêcheurs locaux et font ainsi pression publiquement sur les gouvernements.

« Alors oui, je suis prudemment optimiste », a dit M. Zeller. « J’espère pour mon fils qu’il devra un jour pêcher pour se nourrir. Il a 11 ans et il adore pêche. »

jf/ag-mg/amz

(PHOTO DE COUVERTURE : Un palangrier asiatique se trouvant à la frontière maritime entre Madagascar et les Seychelles est pris sous les feux des projecteurs d’un patrouilleur. Ce navire avait un permis, mais la pêche illégale, clandestine et non réglementée des navires de pêche industrielle dans les eaux malgaches a provoqué des dommages incalculables et irréversibles. Source : Garth Cripps/Blue Ventures)