BANGUI, 24 août 2016
Katerina Vittozzi

Journaliste indépendante et lauréate 2016 de la bourse de l’Africa Great Lakes Reporting Initiative de l’International Women’s Media Foundation

La maison où Bertrand Dodoffo est né et a grandi n’est maintenant plus qu’un tas de gravats et de briques. Mais, en y regardant de plus près, on peut toujours y apercevoir un rosaire en plastique blanc et un crucifix en métal pendus à un clou planté dans ce qui était le mur de la chambre de Bertrand. 

A crucifix hangs on a wall
Katerina Vittozzi/IRIN

Enfant, Bertrand, aujourd’hui âgé de 41 ans, voulait déjà être prêtre. Lorsque le conflit a éclaté en 2009, il étudiait au séminaire catholique de Bangui, la capitale de la République centrafricaine, et vivait chez ses parents pour économiser.

Il a réussi à poursuivre ses études malgré les troubles et, lorsque de nouvelles violences ont embrasé Bangui en décembre 2013, il était près de terminer.

Il n’avait pas besoin d’aller bien loin pour suivre ses cours quotidiens : la plus grande église locale, Notre-Dame-de-Fatima, est accolée à la propriété de ses parents. La maison de Bertrand n’est séparée de l’enceinte de l’église que par un mur d’environ trois mètres de haut.

Le 9 décembre 2013, c’est en escaladant ce mur que Bertrand a pu échapper aux violences qui faisaient rage dans le voisinage.

Bertrand Dodoffo | The Student Priest, Central African Republic

Katerina Vittozzi/IRIN
The Student Priest

Depuis près de trois ans, Bertrand vit dans l’église de Fatima. Au plus fort des violences entre la Séléka — une coalition d’insurgés du nord du pays, musulmans pour la plupart — et les groupes d’autodéfense locaux connus sous le nom d’anti-Balaka, les lieux de culte sont devenus des refuges improvisés pour les personnes fuyant les massacres aveugles, les viols et les pillages.

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Camp organiser Innocent Gbawito told IRIN that when people first started coming, around 6,000 men, women, and children were crammed into the church grounds. "You couldn't drive a car into the gate," he recalled. "The yard was crammed with people."

In the beginning, international relief agencies like the Danish Refugee Council provided materials to make emergency shelters, food items, and basic sanitation kits. But now, nearly three years on, regular supplies have stopped. “People here are hungry,” Gbawito said.

Innocent Gbawito, coordonnateur du camp, a dit à IRIN que lorsque les habitants ont commencé à affluer, ils étaient environ 6 000 hommes, femmes et enfants à s’entasser dans l’enceinte de l’église. « Vous ne pouviez pas passer le portail en voiture », s’est-il souvenu. « La cour était pleine de monde. »

Au début, des organisations humanitaires internationales comme le Conseil danois pour les réfugiés fournissaient du matériel pour construire des abris d’urgence, ainsi que des denrées alimentaires et des kits d’hygiène. Mais près de trois ans plus tard, les distributions régulières ont cessé. « Les gens ici ont faim », a dit M. Gbawito.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), plus de 800 000 Centrafricains ne sont pas encore rentrés chez eux. Près de la moitié d’entre eux vivent dans les pays voisins. Les autres sont hébergés dans des camps pour personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) ou chez des proches.

Bertrand veut quitter l’église, mais il n’a plus de maison et aura besoin d’aide. « Si le gouvernement et les ONG peuvent faire quelque chose pour reconstruire leurs maisons, les gens pourront partir », a-t-il dit à IRIN. « Mais sinon, vous voyez bien, c’est pour cela que les gens restent dans les camps. »

Le gouvernement, accompagné de partenaires comme le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), cherche à reloger les déplacés. Au 6 août, le HCR calculait avoir aidé pas loin de 900 personnes de six camps de la capitale à rentrer chez elles.

Mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan et d’après les estimations d’OCHA, plus de 400 000 PDIP attendent toujours de pouvoir rentrer.  

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Katerina Vittozzi/IRIN
Children sleep and play in the Fatima church compound for asylum seekers

Pour l’heure, les objectifs de relogement du gouvernement semblent très optimistes. « Les bonnes intentions sont là », a remarqué un fonctionnaire du plus grand camp de PDIP de la capitale. « Mais les moyens manquent. »

Le Fonds Bêkou de l’Union européenne s’est engagé à verser plus de 11 millions d’euros à la réhabilitation urbaine afin d’aider à la reconstruction de logements dans les quartiers détruits. Mais le gouvernement cherche encore des ressources financières supplémentaires, tout comme les organisations humanitaires internationales pour différents projets. L’UNICEF a déclaré que ses programmes en matière d’éducation n’étaient financés qu’à hauteur de 20 pour cent. 

Le manque d’argent ralentit les opérations. La ministre des Affaires sociales et de la Réconciliation, Virginie Mbaikoua, a dit à IRIN que l’objectif du gouvernement était que la majorité des PDIP réfugiées à Bangui soient rentrées chez elles d’ici fin septembre.

« Il peut y avoir un glissement de date », a-t-elle admis. « Nous [demandons] aux personnes de bonne volonté de nous donner un coup de main pour permettre le retour de ces personnes. » 

 

Virginie Mbaikoua | Minister for Social Affairs and Reintegration, Central African Republic

Katerina Vittozzi/IRIN
The Minister for Social Affairs and Reintegration

En ce mercredi matin, Wilfred Makosso, 38 ans, quitte le centre de Bangui pour rentrer chez lui, dans le quartier du PK12.

M. Makosso a fui son quartier en décembre 2013. Comme environ 200 autres personnes, il a cherché refuge dans l’enceinte de l’église Saint Charles Lwanga. Avec l’aide du HCR, le camp de l’église a fermé. Lors d’une petite cérémonie, chaque foyer a reçu un sac contenant des biens de première nécessité comme des nattes de couchage, des bâches en plastique, des jerrycans, un seau, des couvertures, des casseroles et des poêles. 

« La sécurité revient peu à peu dans notre quartier », a dit M. Makosso. « La vie dans le camp de l’église était horrible. Nous avons donc décidé qu’il valait mieux partir. » Pour l’instant, il prévoit de vivre avec ses parents. « Chez nous, nous pouvons améliorer notre situation », a-t-il dit. « Les gens peuvent cultiver des aliments, aller au marché et vendre leurs produits. »

Katerina Vittozzi/IRIN

Le gouvernement et les organisations humanitaires reconnaissent que les personnes déplacées ne rentreront pas chez elles tant qu’elles ne s’y sentiront pas en sécurité. En juin 2016, des attaques meurtrières menées par des milices dans la province de Ngaoundaye, au nord-ouest du pays, ont forcé des milliers de personnes supplémentaires à fuir pour se réfugier au Tchad voisin.

Lors du bilan des 100 premiers jours de son mandat, le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra a dit que le pays était toujours « en danger ». Des groupes rebelles ont en effet encore la mainmise sur de nombreuses régions en dehors de la capitale. 

Cela fait plus d’un an que les groupes armés ont signé un accord de paix et de désarmement au Forum de Bangui. Mais le processus officiel de désarmement, démobilisation et réconciliation (DRR) dirigé par le gouvernement n’a pas encore commencé.

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En attendant, la mission des Nations Unies en RCA (MINUSCA) a conduit ce que l’on appelle un pré-DDR. En échange de leurs armes, les anciens combattants peuvent participer à des projets d’intérêt communautaire contre rémunération. Les Nations Unies ont alloué près de six millions de dollars au projet et plus de 3 000 personnes s’y seraient déjà inscrites. 

Mais les Nations Unies ont insisté sur le fait que le pré-DDR n’était qu’une mesure temporaire. « Le véritable DDR est du ressort du gouvernement », a dit Vladimir Monteiro, porte-parole de la MINUSCA. 

Dans une interview accordée à un média local le 1er août 2016, M. Touadéra a dit qu’il souhaitait entamer les pourparlers officiels de DDR avec les groupes armés avant la fin du mois. Mais le processus de DDR n’est pas encore complètement financé. La Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) a promis de verser environ six millions d’euros, mais ce n’est pas suffisant. Une réunion des bailleurs de fonds européens est prévue en novembre à Bruxelles. 

Katerina Vittozzi/IRIN
A peace cell meeting in Ngaragba

Certains habitants en ont assez d’attendre que le processus officiel de DDR commence. Dans le quartier de la capitale appelé Ngaragba, une « cellule de paix » dirigée par des civils rétablit le dialogue au sein de la population et persuade d’anciens combattants à déposer les armes.

La cellule de paix est composée de leaders communautaires hommes et femmes de toutes confessions et tous milieux. Soutenue par l’ONG Conciliation Resources, elle vise à promouvoir la cohésion au sein de la population à travers le dialogue.

Godefroy Kassai est le secrétaire du groupe. « Nous avons beaucoup travaillé avec les enfants du quartier en essayant de les sensibiliser », a-t-il dit à IRIN. « Un jour, nous avons entendu un petit garçon dire qu’il voulait tuer tout musulman qui reviendrait. C’est là que nous avons réalisé que nous devions commencer par les enfants. »  

Environ 300 musulmans ont fui le quartier au plus fort du conflit. La plupart d’entre eux y vivaient jusqu’alors paisiblement, mais leurs maisons ont été saccagées et leur vie était menacée. Depuis, certains sont rentrés, dont l’imam local, Idriss Koyakomzio.

Aujourd’hui, il participe à la direction de la cellule de paix. Sa mosquée a été détruite lors des combats. Elle a été reconstruite l’année dernière grâce à des dons versés par des églises locales sous la coordination de la cellule de paix.

Mais les armes n’ont pas totalement disparu de Ngaragba et une reprise des violences est encore possible. Hervé Yombo dirigeait le groupe des anti-Balaka du quartier.

Il est âgé de 41 ans et travaillait dans une carrière en dehors de la capitale lorsqu’il a entendu que sa ville se faisait attaquer. « J’ai dû monter un groupe d’autodéfense. Ensemble, nous avons repoussé la Séléka hors du quartier », a-t-il dit à IRIN.

M. Yombo dit avoir déposé son arme à la mairie locale dès qu’il a senti que son quartier était sûr. Aujourd’hui, il fait lui aussi partie de la cellule de paix.

« Il y a des gens qui ont commis des délits et ils ont peur de [se] réintégrer ou de rendre leurs armes » 

« Il y a des gens qui ont commis des délits et ils ont peur de [se] réintégrer ou de rendre leurs armes » à cause de ce qu’ils ont fait, a-t-il dit à IRIN. « Il y en a qui [gardent] ces armes pour attendre le DDR. »

Selon M. Yombo, certains s’attendent à recevoir près d’un million de francs CFA, soit environ 2 000 dollars, s’ils déposent les armes. Aucune somme officielle n’a cependant été révélée.

Herve Yombo | The militia leader, Central African Republic

Katerina Vittozzi/IRIN
The militia leader

Le soir tombe. Bertrand est de retour au camp de l’église de Fatima et prend des nouvelles auprès de quelques résidents. 

Il a passé la journée dans le centre-ville à la recherche d’un emploi. 

« J’essaye de trouver quelque chose dans une école », a-t-il expliqué. « J’ai fait une partie de ma formation au Kenya et je parle un peu anglais, alors je pourrais peut-être l’enseigner. »

Bertrand aurait voulu continuer à voyager, mais son passeport a été détruit avec sa maison.

« Tout ce que j’avais a disparu, mais que puis-je faire ? » a-t-il demandé. « Il ne me reste plus qu’à être optimiste et espérer que quelqu’un puisse m’aider. »

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