Innovation – Quoi de neuf ?

Alexander Aleinikoff, le Haut Commissaire adjoint des Nations Unies pour les réfugiés, ne fait pas de secret quant à la difficulté d’innover au sein des organisations des Nations Unies, qu’il qualifie de « lourdes et sclérosées ». « Je dirais que j’ai vu, dans toutes nos opérations, des gens qui faisaient des trucs vraiment nouveaux et intéressants. Or ils ne parlent pas de ces initiatives au siège parce qu’ils sont certains qu’il s’empressera de les saboter s’ils le font », a-t-il dit.

M. Aleinikoff est entré dans le système des Nations Unies à la fin 2009 après avoir poursuivi une carrière de haut niveau aux États-Unis. Il s’est lui-même senti aspiré dans la spirale de ce qu’il décrit comme la culture d’inertie et de négativité qui mine le système des Nations Unies. « Je peux vous donner quelques exemples de situations où j’ai moi-même été sur le point de bloquer des initiatives », a-t-il dit.

Le Haut Commissaire adjoint s’exprimait à l’occasion d’une conférence sur l’innovation humanitaire organisée à Oxford par le Centre d’études sur les réfugiés de l’université.

Tout comme le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), le Programme alimentaire mondial (PAM) et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), son organisation dispose maintenant d’une unité d’innovation. Ces unités ne sont pas nécessairement très grandes ou dotées de ressources importantes – l’unité d’innovation du CICR ne compte que deux employés –, mais elles peuvent permettre de libérer du personnel pour développer de bonnes idées, comme le iFellowship du HCR, et d’obtenir des fonds pour des projets pilotes.


Concevoir un camp de réfugiés

Le HCR a notamment développé un projet en collaboration avec l’université de Stanford et Ennead, un important bureau d’architectes américain. Ennead possède une certaine expérience dans la conception de sites habitables et durables, mais, lorsqu’une crise humanitaire frappe et que des réfugiés affluent depuis les pays voisins, les organisations ne disposent pas du temps nécessaire pour mettre en œuvre le processus de conception normal. Les partenaires du projet ont donc conçu une boîte à outils permettant de faire le travail préparatoire à l’avance et à distance, parfois à des milliers de kilomètres du site. Les cartes à données superposées et le relevé topographique de Google Earth aident à déterminer un site et un arrangement convenables pour un camp de réfugiés et les outils de visualisation et les imprimantes 3D permettent de présenter le plan directeur dans un format simple à visualiser.

Évidemment, le choix d’un site pour la création d’un camp de réfugiés est plus souvent une décision politique que technique. Monica Noro, du HCR, espère toutefois que la boîte à outils permettra de faire de meilleurs choix. « C’est généralement le gouvernement qui sélectionne l’emplacement du camp. L’outil a pour objet de fournir davantage d’informations afin de déterminer si les sites proposés sont viables ou non et si une autre option pourrait éventuellement avoir des conséquences plus positives, non seulement sur la vie des réfugiés, mais aussi sur celle de la population locale », a-t-elle dit à IRIN.

Mme Noro espère que la boîte à outils offrira le genre de preuve qui permettra au HCR de mieux défendre le choix du site le mieux adapté et lui donnera un peu plus de pouvoir de négociation dans ce genre de situation.

Le rythme des innovations s’est sérieusement accéléré dans la Silicon Valley lorsque les actionnaires privés et les petits investisseurs providentiels ont réussi à faire leur place et à court-circuiter l’écosystème de l’innovation. Vous cherchez ce genre d’innovations, mais d’où viennent-elles ?

Le projet est novateur en ce qu’il implique la collaboration d’une firme d’architectes du secteur privé et utilise des technologies récentes. Il a le potentiel de changer les façons de travailler et les relations entre les acteurs. Il s’agit aussi d’un bon projet parce qu’il tente de trouver une solution à un problème réel, perçu, c’est-à-dire comment concevoir un bon camp de réfugiés en situation d’urgence. C’est l’antithèse du genre d’innovation que l’on voit lorsque quelqu’un dit, par exemple : « Hé, regarde, on a découvert ce truc vraiment chouette. Voyons ce qu’on pourrait en faire. »

C’est ce genre d’innovation qui inquiète Tarun Sarwal, chef des innovations du CICR. « Nous constatons que les innovations sont souvent fondées sur l’offre plutôt que sur la demande. Comme si nous avions des solutions qui tentent de se trouver des problèmes. Et nous remarquons, lorsque nous allons sur le terrain et visitons les communautés, que la demande n’est pas énorme en ce moment. L’objectif semble être d’utiliser les nouvelles technologies et de satisfaire les entreprises qui souhaitent être présentes dans ces régions – ce qui est légitime –, mais il faut se demander comment on doit composer avec ça », a-t-il dit.

Tirer des leçons des échecs

L’UNICEF est l’une des premières à avoir eu l’idée de mettre sur pied des unités d’innovation. L’organisation a d’ailleurs réussi quelques bons coups, notamment avec la création du système YouReport, qui permet aux jeunes de communiquer avec les décideurs par le biais de messages textes. Les gens du domaine estiment cependant qu’il faut, pour innover, être prêt à échouer et que les échecs sont parfois tout aussi importants que les réussites. Stuart Campo, un chef des innovations itinérant de l’UNICEF, a parlé d’un projet appelé « Connecting Classrooms » [Connecter les salles de classe], qui n’a pas eu les résultats escomptés – peut-être parce qu’il s’agissait encore une fois d’une solution à un problème que les gens du coin n’étaient même pas conscients d’avoir.

« Le concept de départ était simplement d’installer des ordinateurs dans les salles de classe ou d’aller dans des salles de classe équipées d’ordinateurs et d’un accès Internet pour mettre les élèves en contact avec d’autres élèves. Or nous avons découvert que la technologie ne suffisait pas. Les enseignants doivent comprendre quel est le but de la connectivité et le lien avec ce qu’ils sont censés faire, soit enseigner et promouvoir l’apprentissage. Nos principaux échecs correspondent aux cas dans lesquels nous n’avons pas tenu compte de l’aspect humain dans la conception, nous n’avons pas pensé avec l’utilisateur et autour de l’utilisateur », a dit M. Campo. Les innovations réussies sont encore et toujours celles qui permettent aux organisations d’aide humanitaire de répondre aux besoins exprimés par ceux et celles à qui elles tentent de venir en aide.

La promotion de l’innovation au sein des grandes organisations est-elle une cause perdue ? L’un des représentants du secteur privé présent à la conférence, Jonas Kjellstrand, de SAS Institute, a dit que le débat actuel sur l’innovation humanitaire lui rappelait le cas de la Silicon Valley californienne en 1985, c’est-à-dire lorsqu’elle était dominée par de grands actionnaires institutionnels.

« Le rythme des innovations s’est sérieusement accéléré dans la Silicon Valley lorsque les actionnaires privés et les petits investisseurs providentiels ont réussi à faire leur place et à court-circuiter l’écosystème de l’innovation. Vous cherchez ce genre d’innovations, mais d’où viennent-elles ? J’ai représenté de grands investisseurs institutionnels et je peux vous dire qu’elles ne viennent pas d’eux. On peut donc écarter tout ce qui est lié de près ou de loin à la Commission européenne, et probablement aussi aux Nations Unies. Comment créer un système qui n’appartient à personne capable d’investir dans les petites idées novatrices sur le terrain, et ce, sans la maladresse d’un jardinier qui tire sur une plante de temps à autre pour voir si elle fait des racines. C’est précisément ce qu’il ne faut pas faire dans le domaine de l’innovation », a dit M. Kjellstrand.

Admettons que vous obteniez de réelles innovations – quelle que soit leur origine. Que se passe-t-il ensuite ? Matthew Gray, qui a travaillé pour diverses organisations, incluant le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), Caritas et Médecins Sans Frontières (MSF), a dit : « Lorsque toutes ces idées sont énoncées, lorsque toutes ces activités ont eu lieu, où se retrouvent-elles cataloguées ? Comment se développent-elles ? Où se trouve l’inventaire des idées et qui en est responsable ? Les ONG ne peuvent pas s’en charger toutes seules. Est-ce le rôle des bailleurs de fonds, des agences des Nations Unies ou du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) ? L’OCHA s’occupe de coordonner les fonds et les relations, mais il ne coordonne pas les idées. »

eb/cb – gd/amz